Rachmed a raison : il est temps de partir, mais tout n’est pas encore prêt ; il faut que le Doungane se décide à nous accompagner, et alors on partagera les charges, on les préparera selon la force des bêtes. Au moins quarante ânes et dix hommes nous sont nécessaires pour soulager un peu nos bêtes et les nourrir aussi bien que les hommes durant un mois. Les Khontalis nous ont presque promis la moitié ; mais les Lobis fourniront-ils l’autre moitié ? Se mettre en marche en étant bien prêt à tout événement est chose difficile. Nous nous en apercevons une fois de plus, et Rachmed ne laisse pas de manifester confidentiellement quelques craintes au sujet du Doungane et des Lobis.

Nous organisons le retour de nos trois Sibériens. Ils retourneront à Kouldja avec nos collections, nos lettres, et le consul russe les expédiera à Paris par la Russie. Nous leurs donnons des chameaux pour transporter les ballots à Kourla, où ils achèteront un arba, car leur intention est de revenir par la route impériale d’Ouroumtsi en contournant les Monts Célestes. On les munit de provisions et de munitions. Nous aurions bien voulu en garder au moins un avec nous ; mais l’un, Borodine, était marié ; l’autre, Maltzeff, avait fait cette route afin de rassembler une petite somme destinée à célébrer ses noces : une fiancée l’attendait à la maison. Quant à notre préparateur, Kouznetzoff, que nous avions engagé à Tioumen, il ne nous aurait pas été aussi utile que n’importe lequel des deux autres, étant plus jeune et impropre aux durs travaux. Mais, comme préparateur naturaliste, il a toujours fait preuve de la plus grande conscience et de beaucoup de bonne volonté. Tout ce qu’il fait est bien fait ; il a du soin, de l’ordre, de la patience. Nous ne saurions trop le louer et le remercier. Il est prêt pour prendre part à une exploration quelconque.

Nous prions la municipalité de nous fournir, à un prix qu’on débattra, des hommes et des ânes qui porteront une partie de nos provisions jusqu’aux environs du Kizil Sou en suivant la route de Bogalik. Cette demande est faite le 12 ; on nous apportera la réponse le lendemain après avoir tenu conseil.

Le 13 novembre, dans la matinée, nous voyons une troupe s’approcher de notre camp. Presque tout le village est là. Khotanlis et Lobis sont présents. Ils s’arrêtent au bord de l’aire qui figure notre domaine momentané, et un grand gaillard à barbiche menue que nous n’avons pas encore vu prend la parole et s’explique avec Rachmed qui reçoit. Les Dounganes s’efforcent de comprendre. L’orateur, nous dit-on, est le chef le plus considérable des Lobis. En peu de mots, il expose que « l’on ne nous donnera ni hommes, ni ânes, parce que le froid est trop rigoureux dans la montagne ; que la parcourir en cette saison, c’est y chercher la mort », etc.

Rachmed insiste doucement ; il rappelle « le bien que nous avons fait au pays, l’argent que nous lui laissons, les prix élevés que nous avons payé chaque chose dans le but d’aider aux pauvres vendeurs. Et les promesses qu’on nous faisait hier encore. Comment advient-il que l’on ne veuille plus les tenir ? Avons-nous dit que nous ne payerions pas les services qu’on nous offrait ? L’accord semblait régner entre nous : d’où vient ce changement ? » etc.

Entre temps nous apprenons que des ordres secrets seraient venus de Kourla. Les chefs lobis auraient reçu défense de nous aider, et, comme ils ont demandé l’aide des Chinois contre les Khotanlis, ils seraient décidés à obéir et à obstructionner…

Le chef lobi devient arrogant et il s’écrie : « Par Jupiter ! si tu veux des ânes, tu les payeras deux fois leur valeur, et moi je ne t’en vendrai point. Quant à des hommes pour vous servir, il n’en sortira pas un du pays. Nous ne vous devons rien, nous ne vous payons pas l’impôt, nous le payons aux Chinois. Non, nous ne vous devons rien. Vous ne nous faites pas peur, nous avons le nombre ; nous sommes des braves, vous ne nous faites pas peur… »

Comme il disait ces mots, Rachmed, qui voyait, qui sentait la nécessité d’agir, emploie des arguments ad hominem, et il rosse ce grand orateur. Les siens veulent le défendre, nous les repoussons en les menaçant de nos armes et nous gardons à notre disposition le chef des rebelles. Nous annonçons que nous ne le lâcherons que contre les dix-huit ânes et les cinq hommes qui constituent le contingent que les Lobis doivent fournir.

Les Khotanlis interviennent alors, ils servent de médiateurs entre les deux partis, implorent pour le chef, de qui la tête est très basse, et nous demandent de la patience ; ils promettent de tout arranger.

On entend des clameurs de femmes sur les toits et dans la brousse, les chiens aboient, les ânes braient ; c’est un bruit d’émeute.