Cependant le chef en notre pouvoir est consolé avec une tasse de thé et du sucre. Timour l’engage à revenir à de bons sentiments, attendu qu’il a tout à gagner à nous obéir et que nous ne lui rendrons certainement pas la liberté avant que nous soyons assurés de son concours.

Le chef fait demander l’un des siens et lui donne des ordres : « Qu’on leur donne ce qu’ils réclament. » Ce messager retourne à l’assemblée, tenue à distance, devant le palais d’un chef ayant une femme de Lob, quoiqu’il soit originaire de Khotan. Et immédiatement des ambassadeurs viennent nous trouver. Ils demandent la libération du roi. Mais nous refusons, il nous faut des garanties. Ils s’éloignent, tiennent de nouveau conseil et reviennent en chœur. Les barbes blanches jurent qu’on nous donnera autant d’ânes, de guides, de chasseurs que nous désirons. Mais ils ne dépasseront pas le pays des Kalmouks du Tsaïdam.

« Nous ne pouvons pas vous montrer les ânes, disent-ils, le temps de les rassembler nous ayant manqué, mais voici les cinq Lobis qui vous accompagneront. » On les fait sortir de la foule, on les met sur une ligne et l’on nous prie de les examiner. Et ce sont des affirmations par la barbe, par Jupiter : tous les dieux sont invoqués. La foule approuve, gesticule, élève la voix, et tout autour de nous ce ne sont que gens souriant, agitant les bras avec des gestes suppliants, montrant des dents affables, et renforçant à propos par des exclamations les raisons de celui qui parle.

« Laissez aller le chef, disent-ils : c’est un brave homme, il n’a pas de mauvaises intentions. »

Le grand chef, rendu à la liberté, ne tarde pas à venir nous faire ses adieux, et, le nez légèrement enflé, il renouvelle les promesses déjà faites, et jure qu’il a donné des ordres et qu’ils seront exécutés. Après de longues politesses, il monte à cheval et part.

Le 16 novembre au soir, les charges sont préparées, nous sommes parés, comme disent les marins. Nous emportons même sept cents petites bottes de foin afin de soutenir les forces de nos chevaux, condamnés à mourir les premiers.

Nous avons tenu compte des probabilités, des certitudes de mort, dans nos calculs, pour établir le nombre des rations à emporter ; il est proportionné au nombre des bêtes de somme dont nous disposons pour le transport, mais les charges « doivent » diminuer en même temps que les bêtes mourront, de telle façon que les survivantes n’aient pas une surcharge au moment où leurs forces seront moindres. L’expérience nous permet de fixer à peu près à l’avance ce qu’il faut pour nourrir les quatorze hommes de notre armée régulière durant cinq et, à la rigueur, six mois.

La vue de ces sacs pleins, de ces coffres bourrés inspire confiance à Rachmed. « Qu’Allah nous aide, dit-il, et tout ira bien. »

Pourtant nous n’irions pas bien loin, au dire des indigènes, car des chameaux ne pourraient passer par l’Altyn Tagh en suivant la route de l’Anglais Carey. Et selon le « Petit Homme », Prjevalski aurait été du même avis. Il nous tarde d’aller voir les obstacles, aussi le départ est fixé irrévocablement au 17 novembre. En avant !

Le 17 novembre, le chargement des bêtes s’opère avec un brouhaha de parlement le jour d’une interpellation. Toute la population est présente. Il y a les femmes, les amis, les enfants, les parents des partants et les curieux : c’est dire qu’il ne manque personne. Les hommes, au premier rang, regardent, bavardent ; les femmes plus loin jacassent ; quelques fillettes hardies se glissent parmi les petits garçons. Ce monde n’est pas attiré que par le spectacle du départ. Il est là aussi pour la même raison que la nuée de moineaux qui s’est assemblée sur les saules près du camp. Les moineaux pépient gaiement parce qu’ils savent que dans un instant ils s’abattront sur le camp abandonné et picoreront les grains d’orge qu’ils voient bien. Les badauds en feront autant, et, s’ils n’étaient contenus par la crainte, ils se précipiteraient sur les boîtes vides, ils s’arracheraient les chiffons de toile ; déjà ils se disputent des riens qu’ils ont pu ramasser. Un enfant à pu saisir une boîte à conserves ; il veut la porter à la maison, et il fuit à toutes jambes, poursuivi par ses camarades.