Enfin la caravane est prête et nous partons. Le soleil luit. Les chefs, à cheval, nous accompagnent. Ils iront avec nous jusqu’au camp, à quelques kilomètres de Tcharkalik, la première étape étant toujours très courte. Celle-ci finit au seuil du désert, de l’autre côté de la petite rivière qui fait l’oasis et où nous boirons encore une fois de bonne eau. Une bonne eau est pour nous autres la plus délicieuse des boissons. En avons-nous bu de l’eau saumâtre !

Quarante minutes de cheval suffisent pour sortir de l’oasis et arriver au désert qui guette le voyageur. En quittant la selle pour nous installer sur le feutre où les chefs nous ont offert le « coup de l’étrier », nous jetons un regard au Gobi : il nous sourit avec des mirages de beaux lacs. Nous savons à quoi nous en tenir, nous savons ce que valent de telles promesses. Au sud-est on devine les montagnes dans la brume. Elles nous attendent.

Avant le coucher du soleil, les anciens nous font leurs adieux. Le chef rossé est du nombre, et il n’est pas le moins cordial ; nous lui faisons un beau cadeau. Les autres reçoivent aussi des souvenirs.

« Qu’Allah vous accorde un bon voyage ! disent-ils ; qu’il fasse que votre santé soit toujours bonne et que vous rentriez sains et saufs auprès des vôtres qui habitent si loin de nous !

« Nous sommes pauvres et nous n’avons pu vous être aussi agréables que notre cœur le souhaitait. Veuillez nous pardonner. Qu’Allah vous protège ! Qu’Allah vous protège ! »

Nous leur serrons les mains, nous les remercions. Nous regrettons qu’il y ait eu un petit malentendu ; ils n’avaient jamais vu de gens de notre race et ils étaient défiants. Nous espérons qu’ils recevront désormais les nôtres à cœur ouvert, qu’ils ne garderont pas de nous un mauvais souvenir, et qu’ils nous considéreront comme des amis.

« Oui, nous sommes amis, nous sommes amis, répètent-ils en nous serrant les mains. Qu’Allah vous protège ! »

Après quoi ils échangent des recommandations avec les chasseurs et les chercheurs d’or, qui sont décidés à nous suivre. « Veille sur mon père ; aie soin de mon bétail ; fais prendre patience à ma femme : donne-lui du blé à crédit, je te payerai au retour. Porte-toi bien ! Qu’Allah vous protège ! » etc. Puis ils s’embrassent, ceux du même sang sur la bouche ; les autres pressent la main de leurs aînés qui leur déposent un baiser sur le front. Une barbe blanche récite ensuite une fatiha à haute voix, et, la prière terminée, tous portent les mains à la barbe en criant : « Allah est grand ! Allah est grand ! » ; alors les uns s’en vont, les autres restent et vaquent immédiatement à leurs occupations.

La femme de Timour, petite brune alerte, est restée près de son mari. Elle coud des sacs agilement, tandis que son petit garçon, de quatre ans environ, tout de peau de mouton habillé, figure sale, nez épaté, et roulant les petits yeux noirs et vifs de son père, s’amuse à frapper contre les coffres en chantant : « Il n’y a de Dieu qu’Allah ! » Puis, le soleil se couchant, nos trois Russes se décident à quitter leurs compagnons de route. Après échange d’embrassades et de souhaits, ils retournent à notre camp du matin, où ils ont laissé leurs bagages à l’abandon.

Nous espérons que les lettres qu’ils emportent seront en Europe dans trois mois environ. On s’endort après avoir bavardé de l’avenir. Tous nous sommes tombés d’accord que jusqu’à ce jour nous avons pleinement réussi dans tout ce que nous avons entrepris.