18 novembre. — Le minimum de la nuit n’a été que de − 9 degrés, mais ces neuf degrés suffisent pour geler la rivière et nous allons lui emprunter sa glace. Aujourd’hui nous ne trouverons pas d’eau potable au camp du soir, nous emportons des sacs de glaçons. Dorénavant nous n’aurons pas d’autre boisson.
Nous sommes dans le désert pétré et nu. A notre droite, une masse sombre se dessine mal sous la gaze d’un léger brouillard, et le vieil Abdoullah dit : « C’est l’Altyn Tagh », les montagnes d’Or qui ne se sont pas encore montrées depuis que nous sommes auprès d’elles. Elles semblent hautes, mais on ne distingue aucun détail ; aucune cime n’est visible. « De l’autre côté, ajoute Abdoullah Ousta, commence le pays des vents de glace. Vous aurez froid, très froid dans ce pays-là. »
Notre troupe est silencieuse. Nos hommes ne bavardent pas gaiement comme d’habitude ; chacun fouette machinalement son cheval, le regard fixe. Les lendemains de séparation sont toujours semblables, surtout s’ils coïncident avec un départ vers l’inconnu : on n’est pas encore en selle, ni au physique ni au moral, d’où des rêveries.
Nous nous rapprochons des tertres de sables semés à notre gauche, l’avant-garde du Gobi ; c’est là que nous camperons, paraît-il. La steppe est aride et nous la quittons.
Soudain voilà nos ânes, nos moutons, — car nous emmenons un troupeau de moutons, vivres qui se transportent eux-mêmes, — ils sont chassés par de souples marcheurs vêtus de bure blanche, et au soleil ce spectacle est un joli Guillaumet. Nous passons du sable à des takirs de fine argile, puis nous retournons au sable, et péniblement nous gravissons et descendons les monticules formés par des émiettements de la montagne et des balayures de la plaine.
Abdoullah Ousta s’arrête, descend de cheval et dit : « Je vais chercher par ici. » Dans le fond des vasques de sable apparaissent à la surface comme des moisissures. C’est du sel qui indique le voisinage de l’humidité, et, plus loin, le vieux guide tend le doigt vers un petit trou : « On creusera là. » En effet le niveau de l’eau est à une faible profondeur. Les ânes déchargés, les âniers saisissent leurs pioches, et une fontaine est créée ; un trou se remplit d’eau salpêtrée. On donne à boire aux bêtes, on les rationne.
Nous préparons un peu de thé, que nous buvons en attendant la glace chargée sur les chameaux. Il n’est pas très bon, mais nous refaisons l’apprentissage du désert. Je l’ai souvent observé : chaque fois qu’on reprend le large, il y a des malades dans la caravane. Aujourd’hui quatre ou cinq déclarent être brisés, et cependant l’étape a été courte, et on l’a faite par un temps superbe. C’est ce qu’on pourrait appeler le mal de mer du désert, comparable au malaise qu’éprouvent certains marins pendant les premiers jours de traversée.
Cette place s’appelle Yandachkak ; on y trouve beaucoup de ioulgoun (tamarix) ; aussi notre campement bien illuminé me rappelle certain campement de l’Oust-Ourt où le saksaoul abondait.
Un chant s’élève. C’est Tokta, notre poète, qui gratte son allah-rabôb. Sa voix est très pure. Le chant est d’une grande tristesse ; il est charmant dans ce paysage, il semble inspiré par le sable, par le trou où l’on puise une eau salée, par la stérilité de la terre. C’est d’un homme qui s’avoue vaincu par la nature ; c’est une vraie plainte de captif se demandant s’il pourra s’échapper de la solitude menaçante où il est pris. Les Israélites devaient chanter leurs psaumes sur un air semblable lorsqu’ils se reposaient de leurs travaux d’esclaves, le soir, sur les quais de Babylone, ou bien lorsqu’ils s’exposaient à la brise, accroupis sur le toit des maisons à Samarcande, du temps de Salmanazar.
19 novembre. — Au réveil, la première nouvelle est que les chameaux manquent. Les hommes partent dans toutes les directions. Habitués à boire copieusement chaque jour, ils sont sans doute retournés à la rivière près de laquelle nous campions la veille.