Le sable, retenu par des tamarix, forme un petit pic ; je grimpe en haut afin de voir si nos chameaux sont retrouvés. Je ne tarde pas à voir dans le désert des cavaliers qui les ramènent. Sauf eux, rien. A ma droite, des vagues de sable, des touffes de ioulgoun ; à ma gauche, les montagnes jaillissent de la brume ; au-dessous de moi s’étend la plaine nue, pierreuse. Deux fois mon œil circule autour de l’horizon sans voir trace de vie. Il y a vraiment de quoi s’étonner des feux du camp, du bruit des voix, du gargarisme des chameaux. Pourquoi des êtres ici ? On ne peut que passer en de tels endroits, et la seule habitation qui convienne, le seul abri qu’il faut dresser est une légère tente de toile. On l’abat, et l’on se sauve plus loin.
Ayant marché pendant six heures presque droit sur l’est, nous nous arrêtons dans une vallée où bruit le Djahan Saï, qui porte aussi le nom de Kountchi Kan, un grand chef de Lob. Il serait venu autrefois du Tsaïdam avec des troupeaux. Ayant découvert cette rivière en chassant, il la trouva belle et vint en habiter les bords avec sa famille. « Cela est arrivé il y a des années, des années », dit Abdoullah Ousta.
Nous allons camper à Tchoukour Saï. En chemin nous rencontrons des saksaouls ; nos hommes s’empressent d’en emporter quelques fagots.
Ils savent que nul bois dans ces régions ne produit plus de chaleur que le saksaoul. Ces arbustes avaient leurs graines, mais mauvaises, malheureusement. Ils sont en état de décrépitude et disparaissent, ne pouvant plus se propager.
Notre camp est dans le désert, au delà du Tchoukour Saï, gorge profonde où l’on ne trouve plus une goutte d’eau. Demain nous séjournerons à cette place. Nous envoyons les bêtes paître dans la montagne près de l’eau : des chasseurs les accompagnent avec des vivres ; ils ne reviendront que le lendemain soir. Il est indispensable d’entreprendre le passage du Koum Davane et du Tach Davane avec des bêtes bien portantes.
La journée du 21 novembre est consacrée au repos ; la nuit n’a pas été froide, − 2 degrés avec une très légère brise nord-ouest. Dans la journée + 10 degrés, température très agréable, due à un air moins sec.
Superbe journée, employée à des réparations, à des nettoyages divers. Tout le monde est gai, sauf le chamelier doungane, qui a posé son bivouac à distance du nôtre. Il boude.
Son serviteur Niaz nous annonce que l’humeur du maître est plus insupportable que jamais. Le Doungane se plaint d’avoir été trompé, et il répète sans cesse : « On m’a donné de belles paroles, où allons-nous ? Je le vois clairement, la route est mauvaise. Qui pourrait dire où nous allons ? Est-ce là un chemin de marchands ? Ah oui ! on m’a mis dans un sac ! »
« Oui, dit Niaz, je ne puis plus vivre à ses côtés. Il va comme un chien à qui l’on a mis la corde au cou, mais c’est un chien méchant, il me montre sans cesse les dents. » Aussi ce pauvre garçon se plaît-il auprès du feu de nos hommes, où il est toujours accueilli par une tasse de thé.
Demain la journée sera fatigante. Une gorge étroite nous attend où les chameaux ne pourront peut-être pas passer.