Le 22 novembre, à trois quarts d’heure du camp, après une petite passe, la première mais non pas la dernière après Tcharkalik, nous descendons de plus de cent mètres dans un cañon. Il est dirigé vers le sud et aboutit au pied du Koum Davane, la Passe de Sable.

Les traces de bêtes fauves sont nombreuses : loups, renards, gazelles, errent dans ces solitudes. Une troupe de beaux animaux aux cornes recourbées nous regardent du haut des crêtes, lorsque nous descendons de cheval. Ils se proposaient sans doute d’aller boire à la source, dont les abords sont piétinés et où les traces fraîches sont nombreuses. Notre vue leur donne à réfléchir, ils vont d’un pas lent. Henri d’Orléans les tire et voilà une superbe dégringolade de toute la bande : elle fuit hardiment vers le côté opposé de la gorge et en gravit les pentes avec une vélocité prodigieuse. Notre tireur les poursuit si loin que, la nuit venue, il manque à l’appel. On court à sa recherche, car on craint un accident et finalement on le retrouve non loin du camp, arrêté sur une plate-forme de rochers où il a glissé. Il lui est impossible d’en descendre, impossible de retourner en arrière.

Avec des cordes on le tire d’affaire et il rentre au camp, très content d’avoir vu des koukou-iamane (Pseudo ovis Burhell), mais regrettant bien de n’avoir pu retrouver la bête qu’il avait blessée.

Voilà comment nous faisons connaissance avec la faune particulière au Tibet. C’est le commencement des chasses, des gens perdus et retrouvés, mais c’est une occasion de constater que le voyage lie vite les hommes, car des gens qui partagent depuis peu notre fortune ont montré véritablement beaucoup de bonne volonté ; il n’a pas été nécessaire de leur ordonner de parcourir la montagne après une journée de fatigue. Ils étaient inquiets et ils sont partis tout de suite à la recherche de Henri d’Orléans. En quelques jours ils sont devenus « nôtres ».

C’est une joie pour moi de voir ces aventuriers assis sur le feutre, buvant le thé, dans l’attitude d’hommes après un acte d’énergie. Les cous nerveux laissent un peu pencher la tête, les poitrines nues se montrent par la pelisse entr’ouverte, les torses solides sont posés noblement sur les reins, les mains rudes tiennent les genoux. La sueur sèche sur les fronts, les figures sont joyeuses. C’est le commencement de la route, ils ne sont pas encore fatigués.

Je les remercie de ce qu’ils ont fait pour un de leurs maîtres, et ils ne se répandent pas en protestations. Cela est de bon augure, leur silence marquant qu’ils n’ont pas de pensées à déguiser.

Près de notre camp se voient les traces d’hommes et d’ânes. Nous questionnons à ce sujet Abdoullah Ousta.

« Un parti de quatorze hommes, dit-il, est allé à la chasse du côté de Bokalik depuis un mois environ. Dans le nombre se trouve deux de mes fils.

— Le Kizil Sou est-il de ce côté ?

— Oui.