Chercher est la plus agréable des occupations, en voyage.
CHAPITRE V
LA RECHERCHE D’UNE ROUTE
23 novembre. — De Boulak Bachi, c’est-à-dire de « la Tête de la Source », nous nous dirigeons vers la première passe dont on nous a menacés. Après une demi-heure de marche au flanc de la gorge, nous descendons dans le lit à sec d’un torrent et nous faisons halte au pied d’une montagne de sable. C’est le Koum Davane qu’il faudra escalader. Il est vierge du moindre sentier, et c’est à nous qu’échoit l’honneur d’en tracer un à notre goût dans la poussière. Il est inutile de songer à remonter le cours du torrent avec des chameaux et de suivre les ânes qu’on hisse après les avoir déchargés comme s’ils étaient eux-mêmes des bagages. Le sentier escarpé est interrompu par un véritable escalier qu’aucun animal domestique ne saurait enjamber, sans l’aide des hommes. Force nous est d’attaquer le Koum Davane.
Le sable est excessivement fin et il n’offre pas sur la pente assez de résistance pour que les chameaux trouvent un point d’appui et posent avec sûreté les larges tampons de leurs pieds malhabiles. Il leur arrive souvent de tomber sur les genoux, et comme cette position est celle du repos, ils s’y complaisent, laissant marcher ceux qui vont devant et arrêtant les autres. Nos hommes se donnent une grande peine pour les relever et ils n’y réussissent pas toujours. Ils les font avancer par tous les moyens possibles ; l’animal se traîne sur les genoux jusqu’au point où le sable est plus solide, grâce à une touffe de tamarix, et alors il se redresse d’un énergique coup de reins provoqué par le bâton et des aménités.
Des chameaux ont contemplé d’en bas les désagréments éprouvés par leurs camarades de l’avant-garde, et à peine ont-ils mis le pied sur le sentier qu’ils se refusent à aller plus loin. On les sépare et un à un on les oblige à l’escalade. Sur chaque plate-forme ou semblant de plate-forme on fait halte et l’on prend du repos. Puis chacun tire l’anneau de la bête en l’excitant par un cri de sa façon et s’égosille pour lui donner du courage. Jamais les échos de la montagne n’ont répercuté autant de jurons, d’exclamations, d’épithètes malsonnantes. Avouons toutefois que le mot our ! est prononcé plus que les autres, parce qu’il veut dire « tape ! tape ! »
Les ânes lourdement chargés et les moutons ferment la marche, le nez bas et l’oreille pendant tristement.
Le 25 et Le 26 novembre sont consacrés au Tach Davane (Passe des Pierres) ; notre troupe est harassée. Plusieurs ont saigné du nez, bien que nous n’ayons pas atteint la hauteur du Mont-Blanc. La pente est si raide, qu’on a dû par places hisser les chameaux et depuis le bas porter les bagages à dos d’hommes. Nous sommes campés au milieu d’une étroite vallée pierreuse, aride, sans eau, sans la moindre broussaille. Notre provision de glace diminue et les bêtes n’ont pas bu depuis deux jours.
Aussi les nouveaux venus dans cette montagne désolée se laissent-ils aller au découragement ; on entend des réflexions de dépités. Le Doungane en particulier est dans un état d’exaspération très grande. « Si plus loin, dit-il, la route n’est pas meilleure, que deviendrons-nous ? Et nous avons peu d’espoir que cela change, car du haut de cette passe maudite nous avons vu devant nous des montagnes entassées que dépassent des pics blancs de neige. Où allons-nous ? »
Et le petit Abdoullah s’approche du chamelier, dans l’espoir de manger des pâtes à la chinoise. A peine a-t-il salué poliment que le grincheux chamelier, lui lançant une bordée d’injures et de malédictions, le chasse avec des airs de menace, montrant le poing fermé, crachant de mépris et lui criant avec des sanglots de colère :
« Maudit chien, tu m’as trompé. Tu viens contempler ton œuvre. Hein ! hein ! tu viens voir si je vais bientôt mourir. Va-t’en ! »