Le petit Abdoullah bat en retraite, traînant la jambe, baissant la tête, car il est sans force, et, j’en suis sûr, il est profondément désolé de ne pouvoir manger de la pâte à la chinoise. Coupée fine, cuite à l’eau et à la graisse, assaisonnée de sel et de poivre, elle constitue en effet un aliment assez agréable à défaut d’autre chose.

La nuit du 27 est particulièrement mauvaise. Rachmed, parti à la chasse des mégaloperdrix, ne rentre qu’à une heure avancée. L’inquiétude passée, le mal de montagne tient longtemps les hommes éveillés. On les entend s’agiter, se dresser sur le séant, car ils sont oppressés ; quelques-uns vomissent, et, sans interruption, ce sont des gémissements, des plaintes en turc et en chinois ; la passe est accablée d’injures.

Heureusement qu’Abdoullah Ousta promet pour le prochain camp une rivière, des broussailles et même un peu d’herbe. La place sera bonne pour un séjour, on y reposera, et, la force revenue, le courage renaîtra parce qu’il n’est que « la conscience des forces qu’on a ». Le découragement vient précisément de la conscience qu’on n’a pas de forces.

Le 27 novembre, nous partons par un vent de nord-ouest qui rend peu supportables 13 degrés de froid ; dans la nuit le minimum a été de − 17 degrés.

Plus d’un dans notre bande souffle sur ses doigts en maniant les cordes ou simplement une boussole ou un appareil photographique. Mais nous descendons et le mal de montagne diminue, les têtes sont plus solides sur les épaules, les bourdonnements dans les oreilles moins bruyants. Quelques centaines de mètres en s’éloignant du ciel pour lequel l’enveloppe de l’homme n’est point faite suffisent à remettre à peu près ceux qui souffrent. Et lorsque nous sommes abrités du vent entre les parois des ravins, on éprouve une sensation de bien-être.

En cinq heures de marche, nous arrivons par la petite passe de l’Obo (Ilê Davane), sur les bords du Djahan Saï. Ses bords ont une collerette de glace, mais au milieu l’eau coule rapide, claire et potable.

La journée du 27 est consacrée au repos. Dès le matin on nous annonce qu’on a relevé des traces de yaks sauvages. Cela décide les chasseurs à partir. La veille, ils sont allés poser des pièges dans l’espoir de prendre des loups. Avant de se mettre en route pour la chasse, Abdoullah Ousta et les siens essayent leurs fusils. Ils mesurent avec soin la charge de poudre, enfoncent la petite balle, et ayant disposé un but à quatre-vingt pas environ, ils plantent leurs fourches, visent lentement et descendent la mèche avec mille précautions.

Ayant repris confiance dans leur arme en s’en servant plusieurs fois de suite, ils ramassent des poignées de sable et les lancent en l’air à diverses reprises. Ils considèrent attentivement la direction que prend la poussière afin de connaître celle du vent et ils se mettent en marche immédiatement, après avoir marmotté une prière et invoqué Allah. Ils vont en présentant le flanc au vent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé des traces, et contre lui dès qu’ils les suivent.

Ils reviennent le soir sans avoir pu tirer des koukou-iamanes qu’ils ont vus et ils attribuent la défiance extrême de ces bêtes à ce qu’elles nous auront aperçus la veille.

Dans les pièges il n’y avait pas la moindre prise pour les dédommager : les loups cependant s’étaient approchés fort près de l’appât, mais ils ne s’étaient pas laissés séduire. Cela prouve une fois de plus qu’en voyage on ne doit pas compter sur le produit de la chasse pour nourrir une caravane, à moins de faire passer la chasse avant l’exploration. Et nous nous applaudissons d’avoir emmené un petit troupeau de moutons afin de manger un peu de viande fraîche. On prend le plus gras des vingt-quatre survivants, et Iça le dépouille en un instant.