Cependant, on raccommode les selles, les vêtements, on nettoie les armes ; et Rachmed fabrique une baguette de fusil avec une branche empruntée aux broussailles d’à côté. Parpa recoud ses bottes de peau de chameau sauvage avec des tendons d’antilope ; il les assouplit en les trempant dans sa tasse de thé. Les chevaux et les chameaux errent. Nos chiens se disputent et s’arrachent les boyaux du mouton. Pour le dépecer, deux hommes le supportent à l’aide d’un bâton passé sous le tendon et appuyé sur leurs épaules.
On prépare un somptueux festin. On lave du riz pour le palao qui suivra le kaverdak qu’on mangera d’abord : ce plat consistera en bas morceaux que nous ferons sauter dans la graisse de mouton. On ne laisse pas le kaverdak chanter longtemps dans la marmite et on le dévore à peine cuit. Le petit Abdoullah, qui ne peut attendre le palao, obtient, au moyen de supplications, une épaule pas complètement désossée ; il la calcine à la flamme et la déchiquette avec les dents et les doigts en se plaignant : « Voilà le Tibet qui commence, voilà sa cuisine ! » et il pousse un soupir. On éclaire la marmite avec une branche qu’on arrose de graisse pour la transformer en torche. C’est là une prodigalité que l’on ne se permettra pas dans un mois, soyez-en sûr. On ne fera pas flamber la précieuse graisse de mouton lorsque la crainte de manquer de vivres hantera les cervelles. Aux fumeurs on passe du feu avec un tison qu’on éteint chaque fois en le piquant dans le sable par économie.
Personne qui ne fasse honneur au banquet en plein air. Les mâchoires fonctionnent avec énergie. Rachmed, montrant les rangs des dévorants, dit : « Nous ne manquons pas de guerriers pour livrer des batailles de ce genre ! » Le feu éclaire les figures tannées et les dents blanches des mangeurs agenouillés. Ils puisent avec la main dans les écuelles et happent les poignées de riz qu’ils se jettent dans la bouche. Tous sont enveloppés dans leurs pelisses bouffantes et forment un groupe de masses informes. Ils avalent jusqu’à réplétion parfaite.
Les restes, qui sont considérables, sont portés aux Lobis par le plus jeune. Seuls les chefs de ces gens avaient pris part au repas. L’arrivée de la marmite à moitié pleine jette la joie sur la figure de ces sauvages. C’est pour tout le monde une bien belle soirée qui fait oublier les fatigues et les ennuis des jours précédents. Nous avons même de la musique, car Tokta a emporté son instrument, son Allah-rabôb, comme il le nomme.
Il nous chante toujours à peu près les mêmes airs que nous avons déjà entendus. Ils sont diablement mélancoliques. Ici on les écoute avec plaisir. Je le répète, ils sont de circonstance.
Le Doungane, que la possibilité d’abreuver ses chameaux a rendu aimable, tient à son tour table ouverte. Il offre à qui en veut des pâtes à la chinoise. Malgré un repas copieux à peine achevé, nous en voyons qui acceptent l’invitation que Niaz a transmise. Si l’on ne connaissait les estomacs des hommes qui vivent au grand air, on aurait des craintes pour la santé des redîneurs. Ils reviennent à nos feux sans être incommodés de ce deuxième repas. Puis on se couche. On s’endort en songeant que les passes de l’Altyn Tagh sont derrière nous. C’est le tour du Tchimène Tagh. La plupart des hommes dorment sans se déshabiller, se contentant de tirer les bras hors des larges manches de leurs pelisses. Les Lobis se déshabillent et dorment complètement nus dans le tas de leurs vêtements où ils s’enfouissent. Auparavant ils les chauffent à la flamme pour les sécher et chasser la vermine. Ils ne s’abritent pas du vent derrière leurs ballots, mais derrière le feu, de sorte que le vent souffle sur eux la chaleur du foyer. Leur procédé est le meilleur lorsqu’on n’a pas d’autre abri que les belles étoiles.
Le 3 décembre, nous sommes à Ouzoun Tchor (la Grande Saline). Nous y sommes arrivés en passant par Pachalik, Kara Choto et Mandaïlik. Ces noms ne signifient pas que nous avons rencontré des habitations ou des hommes. Nous avons chevauché dans le désert ondulé, sous un ciel généralement empoussiéré par le vent du nord-ouest. Nous avons suivi à peu près la route de Carey, mais sans trouver d’eau, là où en mai il avait vu des ruisseaux couler. Nous avons dû emporter de la glace dans des sacs.
Un homme nous annonce qu’il a vu des empreintes de chameaux, empreintes de date déjà reculée. Le Doungane les examine et ne voit rien qui lui indique que ce soit une bête sauvage. Il conduit des chameaux depuis qu’il peut marcher, il les connaît bien, et, après avoir examiné du crottin déjà vieux, tombé près de ces empreintes, il conclut que dans tout ce qu’il a examiné, rien ne diffère des animaux domestiques.
Peut-être une caravane a-t-elle envoyé des hommes chercher du sel ? d’où ces traces au bord de la saline. Ou bien des chameaux sauvages sont-ils venus prendre une sorte d’apéritif ? On fait des suppositions. La curiosité est excitée. On espère du nouveau.
Peut-être ces traces marquent-elles le voisinage de la route du Sud ; on ne veut pas croire à pareil bonheur.