Les chasseurs s’en vont dans toutes les directions. Quant à moi, je m’en vais du côté de ces traces. Je grimpe sur les collines, j’erre, l’œil à mes pieds. Au sud de notre camp est posée la plus nue, la plus striée, la plus ridée, la plus caduque des montagnes. Elle s’use, elle est usée. Au bas de ses contreforts, le sel met comme une moisissure. En gravissant ses pentes, le pied enfonce dans la poussière. On casse ses débris plus facilement que le sucre. M’arrêtant à la pointe d’un piton afin de considérer le paysage, je m’assieds, et ce qui me semblait un rocher a la fragilité incroyable d’une momie, se réduit en poudre au moindre contact.

Dans la grande vasque à l’est, s’étale la large plaque vert jaune de l’Ouzoun Tchor ; elle est marbrée de bandes de sel. Tout à fait au bas, entre levant et midi, le miroir d’un petit lac s’arrondit ; les collines y plongent leurs silhouettes. Auprès, on distingue des koulanes broutant, regardant, puis disparaissant au grand galop de la peur.

Au delà de la vasque enfermant la saline, une steppe s’élève insensiblement jusqu’à d’autres montagnes perdant leurs sommets dans le brouillard. Cette chaîne s’abaisse vers le nord et semble se rattacher à d’autres montagnes déchiquetées. Celles-ci ferment l’horizon et laissent passer au couchant des cimes blanches.

Derrière nous — nous voulons dire là où nous avons passé hier, — les broussailles mettent comme des taches de gale sur la steppe grise dont la courbe, plus loin, se dessine mal dans une buée vibrant à l’ardeur du soleil.

Puis des mirages trompent l’œil et se rient de la raison. Le petit lac prend les apparences d’une mer dont l’eau monte comme par l’effet d’un déluge subit et touche un continent lointain qui a l’aspect de la Corse…

Des coups de fusil me font retourner au camp. Près de la montagne on voit les restes d’un koulane dévoré par les loups.

Dans la broussaille je trouve des vestiges d’hommes. On a gîté là. La place est fort bien choisie. On a dormi à cette place plusieurs fois, on a allumé du feu, mangé du koulane, dont il reste des fragments de côtes, des mèches de poil aux branches. Un marcheur a abandonné un bas de cuir fait de peau d’yak. La dernière troupe qui s’est abritée ici était assez nombreuse, car elle possédait plusieurs ânes, ainsi que le prouvent de petits tas correspondant à autant d’animaux.

En rentrant au camp, j’apprends que Henri d’Orléans a tué un beau koulane mâle, le premier jusqu’à présent. Deux hommes sont partis, ils le dépouilleront à la hâte avant la gelée et rapporteront sa peau ainsi qu’un peu de viande.

Ce 4 décembre, nous constatons que le minimum de la nuit a été − 29 degrés. Heureusement la brise de nord-ouest est excessivement légère. Avant de commencer les préparatifs de départ, nous attendons que le soleil ait dégourdi les hommes et dégelé les cordes. Nous buvons le thé, lorsque Timour pousse une exclamation. Tous les hommes se dressent et regardent précipitamment dans la direction des broussailles où hier j’ai trouvé un gîte. Avec ma lorgnette je distingue assez nettement deux ou trois ânes et quelques hommes armés de fusils. Ils disparaissent. Un mince filet de fumée s’élance et nous comprenons sans peine que ces voyageurs sont arrivés à la moitié de leur étape et qu’ils vont préparer leur nourriture.

Nous leur envoyons immédiatement Abdoullah Ousta qui suppose que ce sont des Lobis. Rachmed reçoit l’ordre de rejoindre le vieux afin de l’empêcher de prévenir les nouveaux venus contre nous. Car nous comptons cette fois obtenir quelques renseignements. Mais le vieil Abdoullah devine sans doute notre pensée, car il presse le pas et nous doutons que Rachmed arrive à propos.