Et la nuit même, Rachmed leur annonce que nous les renverrons dès que nous aurons retrouvé les traces de la caravane, et qu’ils seront richement récompensés, car nous sommes contents d’eux. De la sorte, ils nous aideront à trouver la bonne piste.

Ils répondent qu’ils sont heureux de nous avoir rencontrés et leur vieux chef jure que tous nous serviront fidèlement jusqu’au dernier moment. Pendant longtemps ils parlent à voix basse près de leurs feux. Leurs protestations ne m’empêchent pas de croire qu’ils nous quitteront à la première occasion, mais nous pourrons nous passer d’eux.

Cette journée du 4 décembre comptera dans notre voyage. Quelle admirable coïncidence ! Juste au moment décisif, juste à l’endroit où la route bifurque, nous rencontrons providentiellement des pèlerins qui reviennent de Lhaça. C’est trop de bonheur ! L’occasion est trop belle ! Nous profiterons d’une aussi précieuse indication. Demain nous rechercherons la piste des deux chasseurs de yaks et nous verrons où elle conduit.

Le 5 décembre, nous nous dirigeons sur le sud-ouest, laissant le Tsaïdam à notre gauche. A l’est, dans la grande plaine, une fumée attire notre attention. Tout d’abord on croit à un campement, mais cette prétendue fumée se déroule en volutes ainsi que celle qui s’échappe de la locomotive d’un train, et nous concluons qu’un troupeau de bêtes sauvages galope sur la « terre molle ». Nous sommes dans une sorte de « crau » poussiéreuse. Après cinq heures de marche, nous nous arrêtons dans le lit d’un torrent où l’eau a apporté des racines et des branches, qu’on ramasse avec le plus grand soin. Elles serviront à faire fondre la glace que nous avons emportée, car, depuis le 20 novembre, nous n’avons plus d’eau et nous ne savons quand nous en aurons.

L’herbe manque aussi, et, le 6 décembre, nous partons vers le sud-ouest, ayant hâte d’arriver au pied des collines vers lesquelles se dirigent les traces des chasseurs pèlerins.

Nous demandons à Abdoullah Ousta s’il connaît le prochain campement. Il avoue le connaître par ouï-dire et qu’il est bon. Il l’appelle Bag Tokai, c’est-à-dire le « Jardin des Broussailles ».

Arrivés près de Bag Tokai, nous trouvons que la dénomination de « jardin » n’est pas trop pompeuse. Nous sommes près d’une rivière d’eau douce, que nous annoncent quelques lamelles de glace brillant dans le lit desséché d’un de ses affluents. La rivière, en arrivant dans les bas-fonds de la plaine, a déposé de grands étangs, gelés bien entendu, et elle a formé une infinité de bras. Au bord du chenal, on voit l’eau couler.

Le soir nous tenons conseil. Nous questionnons nos chasseurs et nos âniers, nous leur prouvons qu’ils connaissaient déjà cette place. Le vieil Abdoullah nie avoir jamais mis le pied à Bag Tokai ; mais, poussé à bout, et peut-être par suite d’une entente avec Timour, il nous dit que celui-ci peut nous renseigner et qu’il en sait plus long que lui. Le vieux chasseur n’a pas voulu se dédire parce qu’il craint d’être puni de son mensonge ; et, dans le but de nous adoucir, il aura chargé Timour de nous renseigner. Et le brave garçon prend la parole :

« Parpa peut vous dire comme moi que nous sommes ici sur le chemin de la passe d’Ambane Achkane. Parpa est venu à Bag Tokai avec deux Européens (Carey et Dalgleish). Je crois qu’il y a une route vers le Tibet, au delà de la passe que je viens de citer. Voici comment j’ai découvert cela il y a eu onze ans cette année… »

Rachmed verse une tasse de thé à Timour et lui donne un morceau de sucre. Vous pouvez vous imaginer si nous écoutons avec attention.