« C’était l’année que Badoulet (Yakoub-Beg) fut empoisonné par ces maudits Chinois. J’étais dans cette région avec quelques hardis compagnons. Nous allions à Bogalik chercher de l’or, lorsque nous avons croisé une caravane revenant de Lhaça, une caravane de Kalmouks qui accompagnait la mère du khan actuel. Il y avait des chameaux et des yaks. Ayant refait leur chemin jusqu’à l’Ambane Achkane Davane, nous avons constaté de nos yeux que leurs traces se dirigeaient vers le sud. Voilà comment nous avons vu cette route, que les Kalmouks tiennent secrète. Ils ne parlent que de celle du Tsaïdam. »
Je ne me permets pas le moindre reproche à l’égard de Timour, car ma joie est trop grande.
« Est-ce que la route va vers le sud, une fois l’Ambane Achkane Davane franchi ? Réponds nettement, Timour.
— Oui, elle va au sud, droit au sud. Du moins les traces se perdaient dans cette direction. »
Décidément nous tenons cette route du Sud tant cherchée. Il ne s’agit plus que de ne pas la perdre.
Notre projet primitif était d’aller au Tonkin par Batang, en traversant le Tsaïdam, si nous ne pouvions trouver la route qu’on nous avait dit partir du Kizil Sou. Et voilà que les circonstances nous dispensent de chercher le Kizil Sou. Une caravane est allée et revenue par le même chemin, ainsi que le prouvent indiscutablement des traces anciennes et des traces fraîches ; elle transportait ses bagages sur des chameaux, que des passes difficiles eussent certainement arrêtés. Nos chameaux pourront bien faire la route que les leurs ont faite.
Prenons-la à rebours, et avec de l’attention nous avons quelques chances de retrouver la piste qui doit aboutir aux environs de Lhaça. Nous irons dans cette direction aussi loin que nous pourrons. Nous avons des bêtes de somme en assez bon état, des vivres pour quatre ou cinq mois encore, des munitions, des hommes assez bien portants, et il n’y a pas une imprudence extrême à tenter l’aventure. Si les circonstances nous favorisent, nous avons des chances de réussite, et pourquoi ne continuerions-nous pas ce que nous avons si bien commencé ? Telles sont à peu près les idées qui me traversent rapidement la tête et me font dire tout de suite à mes compagnons que nous allons piquer droit sur le sud, de manière à arriver au Namtso, au « Lac du Ciel », près de Lhaça. Nous ferons certainement des découvertes intéressantes, et, une fois là, nous songerons à Batang et au Tonkin. C’est bien un petit crochet en perspective, mais on ne saurait jamais trop allonger la route en pays inconnu.
Mon compagnon Henri d’Orléans sait ou devine que je pense au Tibet depuis quelques jours. Nous ne nous sommes rien dit encore de précis à ce sujet, mais je sens que nous serons d’accord sans peine. Et quand je lui dis : « Nous allons faire la route des Kalmouks en approchant de Lhaça le plus possible », il s’enthousiasme : « Vous verrez, nous réussirons ; j’en suis sûr, marchons. Vous pouvez compter sur moi. Quel beau projet ! Je savais bien que vous vouliez aller au Tibet. »
Puis je passe à Dedeken, qui vient le fusil sur l’épaule. Il était parti à la chasse des koulanes ; le matin, il en avait blessé un. Je ne lui avais jamais parlé de mes projets de derrière la tête, et il est surpris, car nous ne nous rapprocherons pas de la côte, où il pensait aller tout d’abord. Il fait quelques objections :
« Nous sommes sans papiers. Que ferons-nous ? Comment nous tirer d’entre les mains des Tibétains, que les Chinois conseillent ?