Le 8 décembre, nous allons par le désert à Moula Kourghane, nom d’une porte que traverse la rivière. Au delà de cette porte, les montagnes s’écartent un peu, et au sud-est on voit un îlot, formé de deux hauteurs que rejoint une crête ensellée, d’où l’appellation de Moula Kourghane, que nos gens traduisent par « la Selle de Chameau abandonnée ».

Le 9 décembre, nous campons sur le versant nord de la passe, où l’on arrive par une montée facile. Le vent de sud-ouest nous incommode.

Non loin de notre camp, on trouve un sentier allant vers l’ouest qui serait le chemin des chercheurs d’or. En dix ou douze jours on pourrait aller à Tcherchène. A mi-chemin, la route aurait un embranchement vers Kia.

Cette route est bien connue des Khotanlis. Timour l’a suivie autrefois ; elle est bonne ; elle ondule sur des collines de terre molle. « Elle est assez fréquentée (?), nous conte le brave Timour, parce que dans le pays de Khotan la coutume est de payer l’impôt en or. Les Chinois laissent aux montagnards de l’extrême frontière la jouissance des mines d’or qu’ils savent exister aux environs de Bogalik, mais ils exigent un impôt payable en poudre ou en pépites. On le verse au Trésor, soit tous les mois, soit une fois l’an. C’est pour cela que régulièrement des gens des districts de Kia et de Tcherchène vont chercher de l’or. » Il nous avoue, étant de belle humeur, qu’autrefois il a vécu durant quelques jours au delà de la passe, mais sans pénétrer dans les montagnes du sud.

Comme nous lui exprimons nos craintes au sujet de la route, qui pourrait n’être pas toujours aussi bonne pour le pied des chameaux, il répond que, selon lui, il n’y a rien à redouter et que toute cette région se ressemble.

Les traces des Kalmouks sont très visibles dans une ravine, mais elles apparaissent à peine sur la terre gelée. Il nous faudra tenir les yeux grands ouverts si nous ne voulons pas perdre leur piste. Nous remarquons que plusieurs fois leurs caravanes se sont divisées, nous ne savons pour quelles raisons. Peut-être cela tient-il tout simplement à l’initiative des guides.

Nous n’avons pas encore vu de yaks sauvages et quand on vient nous annoncer que, non loin du camp, trois ou quatre de ces bêtes paissent sans s’émouvoir, les chasseurs partent en allongeant le pas. Et toute cette expédition se termine par des fous rires lorsque l’on constate que ce sont des yaks domestiques, ayant l’anneau au nez, que des Kalmouks ont abandonnés. Ils ont campé sur une terrasse au-dessus de l’endroit où nous sommes, et du nombre des feux et des tas de crottin on conclut que la caravane que nous avons rencontrée n’était qu’une fraction d’une bande considérable de pèlerins.

Le mal de montagne flotte toujours dans l’air, plusieurs de nos hommes s’en plaignent. Cette recrudescence des maux de tête et des bourdonnements d’oreille peut s’attribuer au vent de sud-ouest qui a soufflé dans la journée. Rien n’est plus fatigant que le vent debout lorsqu’on est contraint d’entr’ouvrir la bouche en gravissant les pentes.

Le vieil Abdoullah a tué un superbe koulane d’une seule balle de son fusil au calibre minuscule, il a rapporté la peau et quelques quartiers de viande ; il est fatigué, la tête lui fait mal. Pour se soulager, il se fait pratiquer une incision à la naissance des cheveux, juste au milieu du front ; son compagnon le saigne avec la pointe d’un couteau, le sang coule et le vieil homme déclare qu’il a la tête libre. Il pratique la même opération sur son camarade. Tel est le remède que les chasseurs de Lob emploient contre le mal des montagnes.

Il y a quelques jours, le vieil Abdoullah avait une douleur à la paume de la main, il s’est guéri en écrasant dessus un œil de mouton mêlé de graisse et en bandant ce cataplasme pendant deux ou trois jours. Beaucoup de nos hommes ont été atteint de furoncles, produits par l’action du froid sur les écorchures qu’ils se faisaient en maniant les cordes. L’un s’est guéri avec un emplâtre fait de la peau d’une scolopendre. Ici on emprunte fréquemment aux animaux certaines parties de leur corps afin d’en user comme de médicaments. Cela n’a rien d’étonnant dans un pays où les simples manquent et où les animaux abondent. Il est évident que la médecine n’échappe pas à l’influence du milieu.