Puisque me voilà dans les raisonnements et que, posant demain le pied sur une terre vierge de toute exploration, bientôt ce ne sera plus l’heure de raisonner, il faut que je vous fasse voir ce que peut la logique dans la cervelle étroite d’un Chinois.

Imaginez-vous qu’à Tcharkalik, Akoun, le serviteur de Dedeken, était tombé malade juste le jour où il s’était coiffé, pour la première fois, d’un superbe bonnet de route confectionné avec la peau d’un renard et sur mesure. Il avait été pris de violents maux de tête et une « inflammation des glandes lymphatiques sous-cutanées du cou » avait commencé. Notre homme n’avait pas remarqué que le jour où il avait orné son chef du beau bonnet dont il était d’abord très fier, une tempête formidable venant du Lob Nor s’était déchaînée et qu’il avait éprouvé un refroidissement. Mais, partant de ce fait que son bonnet, qui lui tenait chaud, l’avait rendu malade, il avait conclu que le froid lui ferait du bien et il avait voyagé par le plus mauvais temps avec une simple calotte. Il advint, comme vous le pensez bien, que le mal empira, que l’inflammation gagna la région de l’oreille, la joue, et que les souffrances du pauvre diable augmentèrent. Dès que je m’aperçus de l’état où il s’était mis, je l’engageai une première fois à se couvrir, et, ayant constaté qu’il ne m’obéissait pas, car l’entêtement et l’orgueil d’un Chinois sont incommensurables, je lui signifiai qu’il serait roué de coups s’il ne se soignait pas, et je le confiai à Rachmed, que je rendis responsable de sa guérison. Rachmed lui enfonça jusqu’au nez le fameux bonnet, qui avait été relégué au fond d’un sac. Il lui appliqua à diverses reprises sur son bubon un cataplasme composé de bandes de graisse de mouton passées à la poêle et recouvertes d’oignon haché retiré à temps de la marmite. En cinq ou six jours l’enflure diminua, le Chinois commença à manger, son mal de tête disparut et il fut rétabli malgré les étapes, le froid et le vent. Là-dessus il mit en Rachmed toute sa confiance et il promit de m’obéir sans broncher.

Tandis que je vous initie aux mystères de la médecine des hauts plateaux, et que je vous donne par-dessus le marché, nos secrets de guérir, nous franchissons l’Amban Achkane Davane sans trop de peine. La montée n’est pas trop raide. Un obo nous indique le point où elle finit.

Au delà de l’obo, notre vue se promène sur un grand vide fermé par des montagnes se perdant dans la brume. La descente est facile. A nos pieds, dans la plaine, le mirage fait émerger des îles ayant le profil de stalactites.

Le versant sud de la passe est plus pittoresque que le versant nord. Celui-ci a l’uniformité de la steppe, tandis qu’ici la montagne est déchirée par des torrents. Ils ont creusé des ravins, les ont semés de grosses pierres, et se réunissant dans la passe, ils ont formé des deltas et élargi la route que nous suivons. La chaîne serpente dans le sens de la vallée en hérissant ses crêtes de roches aiguës, et ses flancs sont bigarrés de stries noirâtres et régulières ; des porphyres tranchent sur le fond sombre des grès.

Tout en bas, une coulée de sable est notre chemin. Nous oublions un instant le paysage pour rechercher les traces des Mogols, que le vent et les tempêtes ont effacées ; mais nous relevons les yeux pour regarder les formes bizarres de la montagne à l’endroit où elle se relie à la plaine par une pente douce. Des grès se décomposant dessinent des figures, des images d’êtres qui semblent nous regarder comme des monstres de l’art chinois, à la bouche béante, à la large face de magots.

Nous posons notre camp au bord d’une rivière et sur les traces mêmes des Mogols. Nous les avons retrouvées dans la plaine de sel. L’herbe est rare, les broussailles manquent totalement, le vent souffle du lac et l’on serait mieux ailleurs. Mais les traces des Mogols sont très visibles, elles vont droit au sud et nous ne pensons pas à autre chose.

Avant de sortir de la passe, Timour nous a montré, s’en allant vers l’est, le sentier de Bogalik.

Nous nous endormons par un glacial vent d’ouest, mais en faisant de beaux rêves.