Le 12 décembre, le métier de chercheur de piste commence.
Combien de temps nous livrerons-nous à cet exercice ? nous n’en savons rien. Pour mon compte, je crains que plus loin nous n’éprouvions de grandes difficultés, car le vent au delà de l’Altyn Tagh souffle fréquemment, et maintenant que les monts Colombo (ainsi les a baptisés Prjevalsky) sont franchis, nous voyons bien à l’aspect du sol, à la poussière qui obscurcit sans cesse l’horizon, que le vent sera notre fidèle compagnon de route. Je veux dire qu’il ne négligera rien pour nous la faire perdre. En effet, les traces sont déjà effacées sur les surfaces non abritées, que le maudit vent balaye sans cesse.
14 décembre. — La nuit a été claire, sans vent, avec un minimum de − 25 degrés. Dès le matin, le ciel s’est couvert. Nous louvoyons pour éviter des ravins et nous campons de l’autre côté du plateau, à la source d’une rivière consistant en un étang de glace. Nous posons notre tente là où les Kalmouks pèlerins l’ont posée : nous faisons du feu avec l’argol de leurs yaks.
La rivière descend entre des collines vers l’ouest. Le plateau que nous laissons derrière nous a ses rebords rayés, creusés par les eaux lors de la fonte des neiges. Et il a des renflements tombant vers la vallée où nous sommes, ainsi que des culées de brise-lames.
Autour de nous, c’est de l’herbe d’antan qui semble verte et délicieuse et que nos bêtes grignotent faute de mieux. Le sel marque le séjour de l’eau dans la saison humide.
Au haut des chaînons, des formes de bêtes sauvages se meuvent à une distance telle que nous ne pouvons les désigner par leur nom.
Nos hommes dressent pour la première fois leur tente : grâce à un soubassement formé par la rangée des coffres et des ballots, elle prend des proportions inattendues. Chacun y choisit sa place de suite, selon son mérite, ses besoins, ses occupations : chacun la gardera jusqu’à la fin du voyage.
Nous constatons encore aujourd’hui que les pèlerins ont laissé des traces diverses de leur passage. Ils ne vont pas en une seule caravane et ne se réunissent qu’en de certains points, comme cela leur est arrivé près de la passe d’Ambane Achkane et aujourd’hui près de cette rivière.
Cette conduite prête à des suppositions. Les uns prétendent, et c’est possible, que les pèlerins, ne voulant pas dévoiler le secret de cette route, marchent à dessein par pelotons afin de ne pas tracer de sentier durable et qui puisse servir à d’autres. C’est une coutume qu’ont les contrebandiers et les pirates de frontière en maints pays.
Les autres pensent qu’ils vont par aouls, par tribus, attendu qu’ils ont de bons guides, nulle crainte de s’égarer, et qu’en voyageant par groupes et à leur fantaisie ils peuvent nourrir plus facilement leurs bêtes.