A propos de ces pèlerins, il me revient à l’esprit qu’autrefois les navigateurs tenaient secrètes les routes qui menaient au « pays vert », au « pays des épices », afin de conserver le monopole d’un commerce ou de pêches qui les enrichissaient rapidement.
De notre camp nous voyons s’élever, le long du chaînon barrant la route au sud, le sentier qu’ont suivi les pèlerins. La curiosité et l’inquiétude me font gravir la pente afin de découvrir ce qui nous attend demain. Une fois en haut de la crête, je revois les deux grands pics blancs, où l’on arrive par un tapis vert, taché de plaques de glace dans les bas-fonds, avec des collines de tous côtés ; — c’est là un spectacle que nous aurons souvent, — et le chemin des Mogols semble aller sur le sud-ouest chercher, à droite des cimes blanches, une route facile.
Au-dessous de moi, hors de portée, des animaux remuent. Je ne tarde pas à distinguer un troupeau de koulanes. Je les approche sans qu’ils me voient. Six cents mètres à peine m’en séparent lorsque trois mâles regardent de mon côté. Le reste du troupeau broute sur une ligne, la tête vers le sol. Les mâles sont inquiets, immobiles, ils tournent la tête vers leur harde, puis vers l’ennemi. Mon immobilité les rassure et ils broutent. Chaque fois que les mâles se préoccupent de moi, je m’arrête, et grâce à cette manœuvre je les approche toujours. Mais à trois cent cinquante mètres l’alarme est donnée, le repas est interrompu, le bataillon se forme, et, commandé par ses chefs, il avance vers moi ; comme à un signal il s’arrête, fait front, et tous les poitrails blancs sont autant de cibles. Les queues s’agitent. Je m’éloigne. Ils se forment en peloton, et courant en demi-cercle ils avancent vers moi.
Que pensent-ils ? ont-ils reconnu un homme ? Les queues s’agitent, les oreilles pointent. Ils sont hésitants. Au lieu de fuir de toute la vitesse de leurs jambes fines et nerveuses, ils restent plantés sur leurs pieds comme des chevaux de bois dont un mécanisme remue les extrémités. On dirait qu’ils réfléchissent. « Que faut-il faire ? » dit tout leur être. Ont-ils donc un souvenir vague d’avoir vécu avec l’homme et en d’assez bons termes pour qu’il n’y ait pas inconvénient à renouveler connaissance ? Peut-être qu’ils se remettent cet animal-là ? Il est probable qu’ils n’ont pas reconnu un homme, car ils savent bien qu’il est leur pire ennemi…
Un coup de carabine coupe court à leurs réflexions et ils détalent en soulevant de la poussière. Un blessé suit, mais, ses forces le trahissant, il se couche, se relève, repart, et comme le salut général passe avant celui d’un particulier, il ne tarde pas à se laisser distancer et le troupeau disparaît sans plus s’occuper de lui.
Rentré au camp, j’apprends que Niaz est malade ; que presque tous les hommes se plaignent de maux de tête. Au-dessus de nous viennent croasser des corbeaux à cri métallique : ils ont fait la conduite aux pèlerins, se nourrissant de leurs morts. Nous n’avons rien à leur offrir, et ils vont se poster à distance sur une colline ; ils croassent par moquerie ou par politesse et s’envolent vers l’ouest.
Le 15 décembre, nous franchissons le chaînon et nous marchons vers les pics en cherchant les pentes douces, en évitant les bas-fonds et les ravins. Dès que nous le pouvons, nous nous dirigeons vers le sud. Toutes choses prennent ici un aspect uniforme, et nous ne nous apercevons que nous sommes sur une sorte de terrasse, immense terre-plein au-dessus de la plaine, que lorsque nous arrivons à son rebord.
Au moment de descendre, nous nous exclamons à la vue d’une véritable nuée d’orongos. Ils paissent dans le lit d’un torrent étamé par places de couches de sel qui semblent des flaques d’eau ou des lingots de glaces. Nous n’avons jamais vu ces antilopes, et nous nous empressons d’aller en tuer, car nous n’en possédons pas encore de peaux.
Jamais on n’a vu d’animaux plus gracieux dans leur allure, portant mieux la tête, réunissant à un pareil degré l’élégance et la force. Nous admirons leur large mufle noir, leur poitrine large et de couleur sombre, leur pelage gris blanc, la fureur avec laquelle les mâles se défient en renâclant, et se précipitent l’un sur l’autre en se menaçant de leurs cornes droites et aiguës.
Les femelles rassemblent les petits, les chassent vers les hauteurs, et les faons, de leurs petites jambes, galopent avec un entrain superbe. Les mâles, tantôt sur les flancs, tantôt derrière, tantôt retournant sur leurs pas chercher une femelle capricieuse, bondissent tête basse et avec une légèreté que nous envions. D’autant mieux que nous nous traînons péniblement et que nous ne pouvons parcourir vingt mètres au petit trot sans être contraints de nous asseoir : nous sommes hors d’haleine, notre cœur bat à sortir de la poitrine, et nous sommes incapables du moindre mouvement. Il est vrai que nous ne sommes pas nés sur les plateaux du Tibet.