Ces antilopes font preuve d’un certain courage : Henri d’Orléans, ayant abattu un mâle, a été chargé et a dû achever son blessé à coups de revolver. Rachmed pareillement était à cheval près d’un mâle que j’avais traversé d’une balle, et le vaillant animal allait percer le ventre du cheval quand je l’ai mis hors de combat.

Dedeken tue également une de ces bêtes, et le résultat de ce massacre, qui entraîne le transport des victimes, est que nous sommes retardés dans notre marche, que nous ne pouvons atteindre un étang de glace, enfin que nous nous couchons sans boire. Nous baptisons cette plaine du nom des antilopes qui y fourmillent. Ceux qui passeront après nous dans la « Plaine des Orongos » s’étonneront peut-être de ne pas rencontrer de ces jolis animaux et ils nous taxeront d’exagération. Eh bien, ils auront tort.

Le 16 décembre, toute la troupe est sur pied de bonne heure. On atteint aussi vite qu’on le peut la rivière gelée qu’alimente la chaîne neigeuse courant vers l’est. On s’abrite du vent de nord-ouest au bas d’une terrasse, et la journée est consacrée à boire, à manger. On distribue des desserts, et, le soleil nous réchauffant un peu dans l’après-midi, la bonne humeur reparaît, l’entrain revient ; sauf Niaz, les malades se sentent mieux. Parpa, qui geignait constamment, a l’œil plus gai, et Rachmed m’explique que « Parpa n’était pas malade dans le corps, mais dans la tête, et qu’aujourd’hui sa cervelle va mieux ». J’entends faire des plans très hardis par mes compagnons, et à moi-même ces plans semblent d’une exécution facile.

En attendant, il est ordonné qu’on ne partira plus sans emporter « deux ou trois jours de glace » et « autant de jours d’argol ». Vous ne vous doutez pas, lecteur, combien il faut insister auprès d’hommes fatigués pour obtenir qu’ils prennent ces précautions enfantines contre le froid et la soif.

Le 17 décembre, nous contournons le chaînon qui nous abritait, et, laissant à notre gauche, à l’est, les monts neigeux, nous arrivons par une petite passe au camp des Kalmouks : il a été aligné le long de la berge d’un torrent desséché. Cinq cadavres de chameaux nous indiquent la route à suivre.

18 décembre. — Toute la nuit, l’insupportable vent du nord-ouest a hurlé, avec un minimum de − 23 degrés. Les hommes sont tous malades, les oreilles leur bourdonnent, et quelques-uns se plaignent de n’avoir plus la tête solide. Nous faisons les préparatifs de départ par − 19 degrés et du vent.

Le maniement des cordes n’est pas agréable pour nos hommes, je vous l’assure.

Le vent tombe, le ciel se couvre à la nuit, avec − 16 degrés, nous trouvons la température si délicieuse qu’au moment de prendre les notes, nous donnons un nom de roman à ce camp. C’est le camp de la Miséricorde.

Et pour justifier tout à fait ce nom, il nous arrive qu’au réveil on nous annonce la bonne nouvelle que presque tous les hommes sont souffrants, surtout Imatch le bancal. Ils attribuent ce malaise à un vent chaud qui aurait soufflé au milieu de la nuit. Quant à Niaz, il est très bas, il ne peut se tenir debout, et les hommes prétendent que ce vent chaud a dû lui causer un grand mal. Pourtant le minimum de la nuit a été de − 28 degrés. Il est vrai que le ciel est couvert et que nous allons avoir de la neige. Elle tombe en effet, mais granuleuse, fine et pendant quelques minutes seulement. Puis le soleil resplendit. Un superbe temps pour nous mettre en marche, mais… mais nous n’avons plus de chevaux. On les a laissés en liberté avant l’aube, afin de leur permettre de brouter quelques tiges de racines. Les pauvres bêtes, n’ayant pas bu depuis plusieurs jours, se sont mises en quête d’une source. Et comme vous imaginez bien, elles sont allées loin ; aussi Timour, parti depuis longtemps à leur recherche, n’est pas encore revenu. Il ne nous reste qu’à attendre.

Nous attendons toute la journée. La nuit arrive. Timour n’est pas revenu. On l’a cherché de tous côtés et nul ne l’a vu. Rachmed a fait un grand tour et il a vu les traces des Kalmouks allant droit au sud à travers le sable, et il pense que nous ferons bien d’emporter beaucoup de glace. Dès que l’obscurité a commencé, nous avons hissé une lanterne au haut d’une perche fixée sur un mamelon. Ce sera un phare pour l’homme perdu. On tire de temps à autre des coups de revolver ou de fusil. La troupe entière est obsédée par l’idée que Timour appelle ; à chaque instant, un homme se lève, écoute, croit entendre un cri et décharge son arme. Toute la nuit, c’est une fusillade.