Vers cinq heures du matin il tombe un centimètre environ de neige, toujours fine et granuleuse comme du grésil. Et la température s’élève un peu, le ciel reste couvert, puis un vent sud-ouest s’élève et le soleil apparaît. Le minimum de la nuit a été de − 32 degrés et nous plaignons le pauvre Timour. Il n’est pas revenu.
Parpa part avec un chameau, emportant une pelisse, de la nourriture et de l’eau (de la glace, bien entendu), et se dirige vers la gauche. Rachmed cherchera vers la droite à pied. Il prend son bâton, son revolver et du pain ; il ira aussi longtemps qu’il pourra. Il est sombre, à la pensée que les chevaux seraient perdus, ce qui serait un désastre, il le comprend bien. Et puis Timour est son ami. Nous le voyons partir de cette allure rapide que lui seul peut se permettre, car il a passé une partie de sa vie sur les hautes montagnes. Nous attendons tous, très ennuyés.
Vers midi, Timour arrive sur le chameau de Parpa, celui-ci vient plus lentement avec les chevaux. Nous accueillons le revenant avec joie, il a des larmes aux yeux en nous revoyant ; il est bleu de froid, fatigué. On le bourre de thé, de sucre, et il nous raconte son aventure :
« J’ai trouvé la piste des chevaux à deux heures du camp. Tout d’abord ils sont allés un peu à l’aventure, errant de droite et de gauche, puis l’un d’eux a pris la tête et les a conduits fort loin. Ce n’est qu’à l’heure où on va chercher le bétail en hiver (vers trois heures) que j’ai aperçu le premier cheval. J’ai monté dessus pour atteindre les autres ; puis, voyant qu’il était fatigué, je l’ai entraîné et j’ai continué à pied. Je les ai pris les uns après les autres en commençant par les fatigués qui marchaient les derniers ; au fur et à mesure, je les entravais avec leur licol. Puis, les ayant tous retrouvés, car je les comptais, je suis revenu sur mes pas, je les ai rassemblés, et alors la nuit est tombée. J’ai marché en les chassant devant moi ; mais, malgré les étoiles brillantes, je n’ai pu retrouver le camp. J’ai crié, et l’on ne m’a pas répondu. J’ai attaché les chevaux les uns aux autres et j’ai dormi contre l’un d’eux qui s’était étendu. Il m’a réchauffé un peu. Mais il a fait très froid. J’ai mal à la tête. »
Tout le monde est dans la joie, car Timour est aimé ; jamais une besogne ne l’effraye et c’est un de nos meilleurs chercheurs de piste. On est sûr que là où il est passé, son œil n’a rien laissé échapper. En voyage, on s’attache vite aux braves gens, et de même on déteste rapidement les égoïstes et les paresseux.
Timour retrouvé, les chevaux ramenés, on se met immédiatement en mesure d’abreuver les chevaux.
On tente d’abord d’atteindre l’eau en creusant la glace d’un petit lac voisin de notre camp, mais c’est du temps perdu : on taille, on pioche, mais d’eau on n’en voit point. On rassemble alors des racines, de l’argol ; on passe la journée à fondre la glace, et l’on distribue aux chevaux de faibles rations d’eau. Cette opération prend l’après-midi et une partie de la soirée. A l’avenir, chaque fois que nous arriverons à un camp, on tailladera à coups de hache la surface des étangs ou des lacs et l’on fera manger des croquettes de glace aux malheureux chevaux.
Dans l’après-midi on voit des lagopèdes tirer vers l’est, des alouettes ; des rats sortent de terre, dégourdis par le soleil. En allant chercher Rachmed — car c’est lui qu’on cherche maintenant, — je grimpe au sommet d’un monticule de sable dont la croupe lisse est marquée de rugosités et percée de pointes d’arêtes par des lamelles schisteuses. Cette belle suite de mamelons semblent des barkhanes[3] arrêtés.
[3] Nom turc des collines de sable mouvant.
Ici tout se dessèche. Nos ongles cassent aux doigts et aux orteils au moindre choc. Le bois se rompt comme verre. La barbe ne pousse plus ; elle se décolore, elle est faible comme les autres objets. Les mains se gercent, la peau se fendille. Les lèvres enflent.