Personne n’échappe au mal de montagne.
Il est difficile de rien faire à jeun ; immédiatement vous avez froid aux pieds et mal à la tête. Mangez et vous êtes mieux. Vous croyez le mal passé, la faiblesse vous porte à vous étendre sur votre grabat, vous vous enveloppez soigneusement de couvertures, le froid revient aux pieds et le mal de tête recommence. Vous vous mettez sur le séant et vous êtes un peu mieux, vous sortez malgré le mauvais temps, vous marchez sans hâte, et froid aux pieds et mal de tête disparaissent assez vite.
Plusieurs fois j’ai essayé ce « traitement » sur moi-même et sur nos gens : il a toujours réussi. Aujourd’hui Imatch gémit avec un horrible mal de tête, je lui ordonne de prendre une bonne tasse de thé bien sucrée où il trempe un peu de pain, dur comme pierre, puis je l’oblige à se lever, à aller chercher les moutons. Il se déplace avec effort ; lorsqu’il revient, il va mieux.
Iça souffre, je l’envoie à différentes reprises chercher des racines de tiskène (sorte de broussaille), et il s’en trouve bien.
Parpa est affaissé, il a des bourdonnements d’oreilles, des oppressions, des vomissements, je lui dis de préparer à manger pour ceux qui abreuvent les chevaux, et dès qu’il a pris un peu d’exercice, il est mieux.
Je remarque que les jours de halte nous avons plus de malades que d’habitude. Je croyais d’abord que cela tenait à ce que les jours de repos suivaient ordinairement les jours de grandes fatigues ; puis j’ai constaté que cela venait de ce que nos hommes se laissaient aller, restaient immobiles et ne facilitaient pas la circulation du sang par l’exercice.
Ces renseignements, que je crois utiles, vous sont donnés pendant que l’on hisse de nouveau la lanterne allumée au haut de notre mât. Rachmed en effet n’est pas rentré encore. Quelques-uns d’entre nous l’ont cherché, mais vainement. Il leur était du reste défendu d’aller loin, dans la crainte qu’ils ne se perdissent à leur tour, et l’un devant chercher l’autre, nous aurions passé notre temps à un jeu de cache-cache. Bien que nous connaissions l’habileté de Rachmed, que nous soyions sûr qu’il ne s’est pas égaré, nous sommes inquiets pour lui. Il a dû aller très loin et la nuit l’aura surpris. On tire des coups de fusil par intervalles et l’on pousse de longs cris. Le froid est excessivement vif. Il y a des rafales de sud-ouest. Le pauvre garçon n’a pris qu’une légère pelisse, afin d’être à l’aise pour marcher, et le thermomètre marque à huit heures du soir − 30 degrés. Le minimum de la nuit est de − 33 degrés et avec de la brise. Ah ! la maudite brise qui glace le sang dans les veines !
Vous vous étonnez peut-être que nos gens se perdent aussi souvent. Ce n’est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière, car rien n’est plus aisé, même pour le compagnon le plus prudent et le plus expérimenté.
Vous ne sauriez croire combien il est difficile de se retrouver sur ces plateaux où l’homme oublie toute notion de perspective.
Ici nous avons perdu en quelques semaines ce sens des distances que nous avions acquis par l’expérience de toute la vie. Ce qu’on aperçoit se ressemble tellement : une colline est semblable à une autre ; suivant l’heure de la journée, un étang gelé étincelle ou disparaît, on ne sait s’il est grand ou petit ; un oisillon battant de l’aile sur une motte nous fait croire à un fauve couché qui se remue ; un corbeau s’enlevant avec une proie dans la brume du matin semble un condor gigantesque emportant un agneau dans ses serres ; et au coucher du soleil ce même corbeau se pouillant au sommet d’une roche prend les proportions d’un ours, d’un yak.