Toute la nuit j’entends les gémissements du chamelier Niaz, qui est très malade. Il est certainement perdu. Il délire ; il croit voir deux enfants lui tenir la tête. Il se plaint d’avoir une intolérable douleur à la cervelle et il ne lui reste pas de force ; on n’a pu le faire boire ni manger. Sa langue enfle, sa face, ses lèvres sont tuméfiées et bleuâtres. Nous ne pouvons rien pour le soulager. Il faudrait le transporter à une moindre altitude, et nous serons peut-être obligés de monter plus haut demain.
Ce matin 21 décembre, Rachmed n’est pas encore là, nous attendons son retour. Dedeken à cheval et Timour à chameau vont au-devant de lui, mais en suivant la piste des Kalmouks. Ils ne tardent pas à revenir. A onze heures Rachmed est en vue. Il est à pied et relativement alerte. Lorsqu’on l’a rencontré, il a enfourché le chameau, puis, sentant le froid le gagner, il a préféré marcher.
Toute la troupe l’entoure, l’accueille par de bonnes paroles, et Rachmed de suite se met à boire et à manger, ce qui est un beau spectacle. Puis on le questionne.
Il est allé très loin, en décrivant un grand demi-cercle autour des traces. Ne voyant rien, il a marché si longtemps que la nuit l’a surpris ; mais, grâce à un firmament superbe, il a retrouvé la piste des Mogols. Il s’est alors reposé auprès d’un feu d’argol qu’il a allumé. « Puis, dit-il, je suis revenu du côté du camp. Le froid était si vif que je n’osais plus m’arrêter, de peur de m’endormir sans me réveiller. Et alors je me suis réchauffé à ma façon.
— Comment as-tu fait ?
— J’ai déroulé les bandes de laine qui m’enveloppaient les pieds et les jambes, j’en ai enlevé la moitié et l’ai placée contre ma poitrine, sous mes vêtements. Et lorsque je m’arrêtais pour me reposer, j’enlevais les bandes qui m’entouraient les pieds et les remplaçais par celles qui étaient devenues chaudes au contact de mon corps. De la sorte je pouvais m’arrêter un instant sans avoir les pieds gelés. Aussitôt que le froid devenait gênant, je partais. J’ai marché toute la nuit. »
Rachmed, en effet, n’avait pas de grosse pelisse, et nous sommes heureux de le revoir en bonne santé. Après quelques instants de repos, nous le voyons travailler comme d’habitude. Il nous propose même de lever le camp parce que plus loin nous trouverons un peu d’herbe, mais il est tard, on séjournera encore aujourd’hui, et demain on continuera.
Nous éprouvons un véritable soulagement à nous savoir tous réunis. Quel ennui lorsqu’il manque quelqu’un ! Que de fois on pose cette question :
« Est-ce que tous sont là ? »
Et quelle angoisse lorsque la nuit arrive et que l’absent n’est pas là ! Nous sommes tellement isolés dans ce désert immense que le plus mauvais de nos hommes nous est excessivement précieux. Peut-être est-ce en raison de la rareté de cet animal, et parce que sa valeur dépend, comme le reste, de l’offre et de la demande ? Non, ce n’est pas pour des raisons économiques que nous sommes plongés dans l’inquiétude aussi longtemps que l’un des nôtres manque. C’est que nous l’aimons. C’est qu’il appartient à notre troupe, à notre bande.