Et lorsque Rachmed conclut, à propos de sa marche de près de trente heures, que c’est surtout la nuit qui a été mauvaise, je lui réponds qu’elle n’a pas été bonne non plus pour ceux qui soupiraient après son retour et pour moi en particulier.
22 décembre. — Dans la nuit, des rafales de sud-ouest avec un minimum de − 30 degrés. Un cheval est mort : c’est le premier de la série ; elle sera complète, bien entendu.
Soudain à droite, à l’ouest, là où la chaîne que nous avons devant nous paraît s’unir à celle que nous venons de quitter, se dresse comme le sosie du Stromboli tel que je l’aperçus pour la première fois, en cinglant vers la Sicile. C’est une véritable évocation. Baissant les yeux, je vois que le lit des ravins que nous traversons est noirâtre et semé de laves, et nous campons dans la « Plaine des Laves ». Juste à l’ouest, le volcan laisse tomber son long manteau à traîne. Nous le baptisons instantanément du nom de Reclus, le plus grand des géographes français, à qui cette découverte fera plaisir. A l’est, au milieu de pics blancs, domine un géant de plus de 7.000 mètres, que nous appelons du nom de Ferrier, encore un Français, un voyageur presque inconnu de ses compatriotes, qui fit, en son temps, une superbe chevauchée à travers l’Afghanistan.
On se couche sans pouvoir faire de feu, ni boire de thé par conséquent. Les racines que nous avons ramassées sont trop imprégnées de sel pour qu’on puisse en tirer une flamme. Niaz est agonisant.
Le 23 décembre, le Doungane est d’une humeur sombre. Ce matin il frappait son fils et voulait le tuer. Rachmed a dû intervenir. Quant à Niaz, il a perdu connaissance ; on le transporte ficelé sur un chameau, pour qu’il ne tombe pas.
Étant entré le dernier au camp, j’apprends que le Doungane, à l’arrivée, n’a même pas fait agenouiller le chameau portant le malade, et que, détachant les cordes, il a laissé tomber Niaz brutalement sur le sol. Ce manque de cœur caractérise la race chinoise, c’est chose à laquelle ni nous ni nos musulmans ne pouvons nous accoutumer. Il fait bon ne pas assister à de pareilles scènes lorsqu’on a le revolver à sa ceinture.
Notre camp est installé au milieu de la passe, à 5.300 mètres environ. Il fait très froid. Le vent a amassé un peu de neige dans les crevasses. On la ramasse soigneusement. On en fait de l’eau pour les hommes, et l’on tasse le reste dans nos pirogues, qui serviront d’auges à nos chevaux. Ceux-ci avalent la neige avec une véritable satisfaction ; nous l’avons mélangée d’orge.
Niaz est à la dernière extrémité. Sa figure est presque méconnaissable. Il ne peut ouvrir les yeux.
Vers six heures Timour vient me dire qu’il croit bien que le malade est mort. « Il a poussé un gros soupir en rendant l’âme », dit-il.
Rachmed arrive à son tour. Niaz respire encore, mais n’en vaut pas mieux ; il trépassera cette nuit.