Ils prennent les haches, et, ayant écarté les pierres, ils frappent la terre de toute leur force, car les musulmans ne sont pas comme les bouddhistes, qui exposent les morts, et ils voudraient à tout prix mettre Niaz à l’abri des fauves.
Mais l’effort qu’ils font les essouffle rapidement ; ils s’accroupissent pour reprendre haleine, et alors les larmes coulent de leurs yeux, elles s’arrêtent dans leurs barbes, les constellent de glaçons. Ils ne tardent pas à être épuisés, car la tempête les époumone, et c’est à peine s’ils ont creusé une de ces cuvettes que les bêtes pratiquent avec leurs pieds et où elles dorment. Le pauvre Niaz n’aura qu’un gîte.
Puis Rachmed songe que la face du mort doit être tournée vers la ville sainte de la Mecque ; il craint donc que tout ce travail n’ait été inutile et il questionne Parpa. Mais Timour a pensé à la kiblat et, montrant le sud-ouest, il dit :
« C’est là. Nous pourrons bien le placer. »
Et Rachmed me demande si « l’aiguille (de la boussole) dit la même chose ».
Je réponds oui. Alors ils prennent avec précaution le cadavre, le couchent comme une mère ferait de son enfant endormi, lui posant la tête bien couverte sur une pierre plate, pour l’élever, dans la pensée qu’il dormira plus à l’aise le tranquille sommeil. Ils le bordent comme s’il était dans un lit, et en le maniant, ils s’étonnent que la maladie ait fait une chose si légère d’un corps robuste. Puis, lorsqu’il est bien couché, ils ramènent sur lui les pierres et les débris au moyen de leurs pioches et ils ne s’arrêtent que lorsqu’on n’aperçoit plus rien du feutre servant de cercueil.
Alors chacun de nous, afin de parachever l’œuvre, va chercher des plaques de schistes dans le pan de sa pelisse et les dépose dessus. Timour plante toutes droites des lamelles aiguës à la place où est la tête.
Enfin, il faut bien dire adieu à ce brave compagnon. Dedeken le premier récite les prières. Timour prie à son tour et tous sanglotent. Il ne peut terminer son oraison qu’à grand’peine et c’est dans un râle de douleur qu’il affirme la grandeur d’Allah !
« Allah est grand ! Dieu est grand ! » répètent les survivants.
Voilà comment nous envoyons dans l’éternité, chacun à notre façon et en le pleurant sincèrement, ce pauvre Niaz qui était brave et bon.