Puis on charge les chameaux au milieu des tourbillons de neige. Lorsque tout est prêt, le Doungane, qui a traité son serviteur plus mal qu’un chameau, vient se prosterner et hurler cérémonieusement, ainsi qu’il convient à un représentant du peuple le mieux élevé de l’Asie ; j’entends désigner les Chinois.
Les journées se succèdent monotones. Le 25, la neige tombe. Toujours des petits lacs, du sel, des collines sablonneuses. Une passe succède à une autre passe. Lorsque le ciel est clair, on voit à l’infini des montagnes, des montagnes entremêlées de pics, de glace et de neige. Des yaks morts ayant appartenu aux Kalmouks jalonnent la route. La neige tombe presque chaque jour, mais en petite quantité ; le vent souffle du sud-ouest et nous perdons toute piste. Le 29 décembre, le vent est d’ouest et nous ne sommes pas mieux, car nous allons droit au sud à travers une plaine nue. Nous campons au milieu des laves, au pied d’un volcan auquel nous donnons le nom de Ruysbroek ou Rubruquis, en mémoire du grand voyageur flamand, le compatriote de Dedeken.
A l’ouest du camp, Henri d’Orléans et Timour voient des crottes de chameaux : la route est retrouvée. Elle va au sud. Mais maintenant la marche est très pénible. Outre la vingtaine de kilomètres en montagne que nous faisons chaque jour, nous devons « éclairer » la route pour le lendemain. Dès que la tente a été dressée, et parfois pendant qu’on la dresse, nous allons à la découverte. Un morceau de pain qu’on grignote en marchant ou quelques abricots séchés donnent du jarret. Au reste, la curiosité nous pousse. Nous voulons savoir ce qu’il y a plus loin. On va, on grimpe une colline, dans l’espoir de découvrir un vaste horizon ; une autre colline plus haute arrête la vue ; on continue, on sera à la cime, et la vue qu’on aura payera de la peine. On fait un dernier effort, on tombe plutôt qu’on ne s’assied sur le sol et l’on constate que cette fois une véritable montagne barre l’horizon, et alors on revient au camp. Suivant qu’on s’est plus ou moins laissé entraîner, on a marché trois, quatre et même six heures et l’on arrive à la nuit ; tout le monde est inquiet, on appelle, on tire des coups de revolver pour les retardataires.
Le 29 décembre, après une nuit étoilée et calme et un minimum de − 29°,5, nous partons par un vent d’ouest encore plus insupportable qu’hier. On peut à peine ouvrir un œil, celui qui n’est pas du côté du vent. Nos chevaux sont dans le même cas que nous, et leur œil droit, toujours fermé, est orné d’une grosse larme de glace. Les traces de l’année précédente sont très apparentes dans la plaine. La « Passe Rouge », à laquelle nous donnons ce nom à cause de la couleur du sol, nous mène au camp des pèlerins, posé dans un bas-fond derrière un autre volcan. Il y en a ici une série. Le vent ne cesse qu’à sept heures du soir. Nous remarquons que ce vent d’ouest commence à souffler généralement vers dix heures du matin. Il exténue les hommes et les bêtes. Les moutons eux-mêmes peuvent à peine se traîner. Dans la journée un chameau et un âne sont morts.
La nuit du 29 ayant été calme, les hommes déclarent se trouver mieux.
Le matin du 30, le temps est superbe. Au nord-ouest, un volcan se dessine nettement, dans une bonne pose, bien éclairé, au souhait d’un photographe. Il laisse pendre une belle chape bien plissée, surmontée d’un col d’hermine blanche, que la neige a laissé là. Le soleil luit et jette sur ce jour une lueur de pittoresque à laquelle notre œil n’est plus habitué. Je me surprends à examiner l’« effet » des chameaux descendant la berge et se détachant en vigueur. Et j’observe Imatch à cheval vêtu d’une pelisse à tons jaunes ; il chasse ses bêtes du bras et de la voix, avec le va-et-vient d’un chien de berger, derrière leur bande qui oscille sur le dos. Les bosses en effet sont bien amaigries et elles témoignent de la faiblesse de leurs propriétaires.
Pendant quatre heures nous trouvons des laves. Les plus grosses sont les plus éloignées du volcan, auprès duquel sont accumulées les poussières et les miettes.
Tout d’abord notre route est agréable. Elle suit un étroit ravin bien abrité où il fait chaud. Mais cela ne peut pas durer. Nous arrivons dans une steppe et nous sommes accueillis par un vent d’ouest glacial. Avant que l’ouragan soit à son paroxysme de fureur, j’ai le temps d’apercevoir à l’ouest une grande chaîne avec des pics blancs, à 50 ou 60 verstes de la route, autant que je puis apprécier cette distance avec des yeux malades.
Par instants nous ne voyons plus devant nous ; à dix pas on ne distingue rien. Je fais serrer les chameaux ; Henri d’Orléans prend leur tête, et, boussole à la main, les conduit au sud. Rachmed et moi tâchons de retrouver les traces. Les autres s’abritent du mieux qu’ils peuvent derrière les chameaux.
Quel curieux pays ! quel étonnant spectacle que ces monts de sable se glissant sur la glace ! Et quel maudit vent d’ouest !