Le soir, nous retrouvons le camp des pèlerins dans un havre, où nous nous réfugions avec plaisir. Nous nous couchons avec la tempête, et nous nous réveillons avec elle. Le minimum de la nuit a été de − 29 degrés avec une tempête d’ouest. A sept heures le thermomètre marque encore − 20 degrés, et nous sommes à plus de 5.000 mètres. Nous voudrions bien descendre un peu ; tous, hommes et bêtes, ont besoin d’une altitude moindre. Les chevaux sont très malades. Les chameaux valent un peu mieux. Le mal de montagne affaiblit notre monde, et le vieil Imatch a un pied qui enfle : le vent l’a rendu très faible, quand cessera-t-il de souffrir ?

C’est aujourd’hui le 31 décembre, le jour de la Saint-Sylvestre. Quelles seront nos étrennes ? nous n’osons penser à demain. Marchons. Toujours des collines de sable, puis un lac, que nous contournons. La tempête ne se lasse point de nous harceler.

Nous voici près du lac. Est-ce bien un lac ? Des nuages de sable le rasent constamment avec une rapidité extrême. La glace a conservé, malgré tout, une certaine transparence. Du moins c’est ce que juge le seul œil que je puisse risquer ; œil malade du reste, qui ne lance pas de regards pénétrants, mais des demi-regards. Et cet œil me donne une illusion singulière. Il me semble que je chevauche au bord du vide ; ce lac m’apparaît non comme une faille à mes pieds, mais comme un trou dans le ciel, dans l’espace, montrant une profondeur vertigineuse que traverse une tempête déchaînée.

Nos chameaux ne vont plus à la file. L’un ne veut pas suivre l’autre. Le vent les aveugle, les étourdit, les glace, et ils cherchent à s’abriter. Chacun d’eux s’efforce de se cacher derrière les flancs de son camarade qui le précède : ils vont en ligne brisée, et, l’un entraînant l’autre, ils font dévier le guide de la ligne droite. Henri d’Orléans va devant, boussole à la main, et il doit se retourner fréquemment pour remettre dans le droit chemin la caravane s’en allant à la dérive.

C’est ainsi que nous arrivons au camp des pèlerins, où nous trouvons une grande quantité d’argol et de la glace à discrétion. Cela en fait un campement supportable.

On célèbre la nouvelle année en sacrifiant un mouton qui a perdu une bonne partie de sa graisse. On le dévore avec plaisir. Imatch, de qui le pied enfle dans des proportions inquiétantes, se plaint de maux de tête, de bourdonnements d’oreilles. Nous craignons qu’il n’ait le pied gelé. On soulage un peu le pauvre homme avec le cataplasme que nous a préparé le mouton. Dans la panse fumante de l’animal on enferme le pied malade, et Imatch nous dit qu’il souffre beaucoup moins.

Iça prépare à notre intention et à la sienne un plat délicat et savoureux. Il fait cuire sur le feu d’argol (fiente de bœuf) les boyaux du mouton, à peu près nettoyés. Leur aspect n’est pas engageant, mais mes compagnons, que j’excite à vaincre cette répugnance, s’étonnent ensuite de l’excellence d’un mets qui ne paye pas de mine.

Là-dessus on fabrique un tchouzma au sucre, un tchouzma assez considérable pour que la troupe entière puisse s’en lécher les doigts ; ceci n’est pas une métaphore familière. Cet ingrédient consiste en farine mêlée à de la graisse de mouton qu’on cuit en bouillie en l’additionnant d’un peu d’eau. Quelques morceaux de sucre écrasés en poudre en font un dessert. Puis nous buvons plusieurs tasses de thé de couleur sombre, obtenu à grand’peine à cause du maudit vent qui s’entête, pour ainsi dire, à refroidir notre feu. Il faut des heures pour fondre la glace et bouillir le thé ; il n’est jamais fait, pas plus que la viande n’est jamais cuite, car l’ébullition de l’eau se produit à un degré trop peu élevé par le fait de l’altitude.

Après ces tasses de thé et les notes prises, nous exprimons l’espoir que le paysage changera, que la tempête, qui en est à son troisième jour, finira, et nous envoyons du fond du cœur et du fond du Tibet nos meilleurs souhaits à nos parents, à nos amis de France et d’ailleurs. Enfin, ayant consolidé les quelques piquets de la tente que l’on a pu enfoncer dans le sol, nous nous couchons rapidement, et la tempête en fureur agite la toile de notre maison en la faisant claqueter ainsi qu’une voile au mât d’un navire. Et cela fait dire à Henri d’Orléans que si l’on n’est pas très bien ici, l’on ne serait pas mieux en mer par un aussi épouvantable temps. Consolation qui en vaut une autre. Voilà notre fin d’année, cher lecteur.

CHAPITRE VII
LES LACS LES PLUS ÉLEVÉS DU MONDE