Le 1er janvier, après avoir échangé des souhaits de bonne année et de bonne santé, nous constatons avec joie que ce n’est plus un ouragan qui souffle de l’ouest, mais un simple vent. Ce vent que nous trouvions insupportable quatre ou cinq jours auparavant nous paraît aujourd’hui une brise, un petit vent enfin.
Le ciel est relativement clair, et ce premier jour de l’année nous semble bien la commencer.
Nous voyons enfin où nous sommes. Au nord-nord-ouest, le volcan Ruysbroek se détache avec une netteté admirable : on dirait qu’il nous a suivis et qu’il s’est rapproché de nous. Des pics blancs se montrent de tous côtés et nous n’avons pas quitté le désert. Quant aux traces des pèlerins, nous n’en voyons plus l’ombre, et, en attendant qu’elles soient retrouvées, nous piquons au sud.
Dès l’arrivée, notre troupe se disperse, en quête de la piste que nous avons perdue. A la nuit, tout le monde n’est pas là ; on n’a rien trouvé, et le Petit Homme manque à l’appel. Ceci nous inquiète relativement peu, sachant que notre interprète n’est pas susceptible de la moindre imprudence. Néanmoins nous serions plus tranquilles s’il était là. Nous allumons des feux, nous poussons des cris, déchargeons les armes ; nous cherchons, mais vainement. Et nous craignons bien que nos étrennes pour 1890 ne consistent dans la perte d’un homme et de la route.
Le 2 janvier nous séjournons. Tandis qu’on cherchera l’homme perdu, on se reposera un peu et l’on fera fondre de la glace pour abreuver les bêtes. Rachmed et Timour s’inquiètent d’Abdoullah. Ils reviennent après quelques heures d’absence. Timour n’a rien vu, mais Rachmed ramène le cheval du Petit Homme, sans selle et sans feutre, et nous ne tardons pas à voir l’égaré qui se traîne ; on lui envoie un cheval et il arrive en assez piteux état. Ses premières paroles sont pour réclamer à boire et à manger.
Hier il s’est perdu dans la tempête ; son cheval, à bout de forces, est tombé ; il l’a traîné le plus longtemps qu’il a pu, puis, étant lui-même hors d’état d’avancer et ignorant la bonne direction, il a dessellé la bête et lui a pris son feutre pour se couvrir pendant la nuit. Il a allumé du feu avec le manche de son fouet, et, l’argol étant abondant, il aurait passé une assez bonne nuit, entre deux feux, si « son ventre n’avait été réellement trop vide ». Ce matin il a cherché nos traces et les a suivies jusqu’au camp.
Là-dessus il mange, et il boit avec un appétit formidable, extraordinaire de la part d’un être aussi exigu.
Après l’accalmie relative de la nuit et de la matinée, le vent d’ouest reprend vers neuf heures. Heureusement nous ne sommes pas sur un terrain trop meuble et nous échappons à la poussière. En effet, devant nous, la vallée disparaît littéralement, elle est effacée par un ouragan qui chasse sans interruption des nuages faits de terre, de sable, de tout ce que le vent peut emporter.
Ces nuages semblent couler ; ils ondulent en une énorme bande grise entre les collines, d’où nous les voyons, et les montagnes lointaines qui dominent cette furie, impassibles, la tête dans un ciel calme et pur.
Ayant quitté le sommet de la colline d’où j’observe ce phénomène, je descends du côté du fleuve de poussière afin de découvrir, moi aussi, quelques traces. Mais je ne vois rien qu’un sentier piétiné par des orongos qui vont régulièrement lécher la glace d’un étang pour étancher leur soif ; puis la déchaussière d’un loup. Il ne tarde pas à se montrer : haut sur pattes, immobile, il paraît guetter une proie. Il fond au grand galop sur une bande d’orongos que je n’avais pas vue. Il est peu probable qu’il atteigne ces jolies bêtes : elles ont vite pris une grande avance sur lui. Il s’arrête désappointé. Une balle coupe court à ses réflexions. Et il détale à son tour.