Quelques alouettes volettent. Des aigles noirs, des faucons à ventre blanc planent : ils chassent. Au-dessous de moi, de petits rongeurs ont leur maison au flanc d’un coteau. Ils ont creusé leur cave sous un gros lichen qui forme auvent ou tonnelle : la porte n’est pas ouverte du côté du vent. Le propriétaire s’ennuie en son trou ; il passe la tête, et, défiant, il inspecte les alentours. Rien n’est suspect. Il s’enhardit, court quatre pas, s’arrête ; il se dresse, se pose sur son séant, regarde, et de toute sa vitesse se précipite sur une racine, agrippe une bouchée de neige ou un brin de n’importe quoi et fuit vers son trou. Il se place sur le seuil, grignote et recommence jusqu’à ce que son déjeuner soit terminé. C’est un monsieur vêtu d’une fourrure gris clair, à grosse tête, forte mâchoire, le tronc très long, la jambe courte ; l’estomac lui descend plus bas que les genoux. Il considère les choses de ce monde avec un petit œil entendu ; il est gras, il rumine, il digère lentement et somnole ensuite. Il ne doit pas se soucier des tempêtes de la vie.
Par ce maudit ouragan, on voudrait être à la place de cet animal bien posé, bien rangé et l’on somnolerait, comme lui, aussi longtemps que durerait le froid, au fond d’un trou capitonné et chaud. Mais on doit étouffer là-dedans. Et puis, nous avons la peau tannée par les intempéries, et ce même vent qui nous cingle la face rend les horizons plus clairs, il nous découvre les lointains immenses que l’imagination seule atteint.
Nous vivons au grand air, nous respirons même parfois trop, mais nous ne sommes pas étouffés faute d’espace, nous ne nous enterrons pas vivants.
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A la nuit, Rachmed revient du sud sans avoir revu le moindre indice du passage des pèlerins. Dedeken n’a rien vu non plus. Henri d’Orléans pas davantage ; il arrive harassé, en portant sur son dos deux têtes d’orongos qu’il a tués.
Timour est absent ; on commence à s’inquiéter à son sujet. On pousse de longs cris, il les entendra, car il a marché vers l’est, et le vent souffle d’ouest, avec une grande violence. Nous nous demandons comment il pourra revenir contre le maudit vent. Tous les vingt pas, on doit reprendre haleine.
Soudain Iça nous annonce en souriant que Timour approche. Il a répondu à un de ses appels.
Et en effet, le brave Timour ne tarde pas à apparaître. Il est exténué, essoufflé ; sa barbe n’est qu’un glaçon. Il peut à peine se tenir et tombe, plutôt qu’il ne s’agenouille, à la porte de notre tente.
Il s’exprime difficilement ; sa respiration est entrecoupée, mais sa figure et radieuse, et tandis qu’il plonge la main sous sa pelisse :
« Iz kop, dit-il, Iz… kop…, kop ; youl bar… ouzoun (Beaucoup de traces, beaucoup de traces ; il y a un chemin, un grand). »