Et il dépose à nos pieds, fièrement, trois crottes de chameau : tel Hercule remettant à Eurysthée les pommes d’or qu’il avait prises dans le jardin des Hespérides où les gardait un dragon. Ce dragon n’était pas plus gênant que notre vent d’ouest.
Cette nouvelle met la troupe de bonne humeur. On considère la précieuse trouvaille. On discute comme feraient des archéologues à propos d’une monnaie inconnue. Et nous tombons d’accord que « celles-ci » ressemblent à celles des jours précédents. Le calibre est le même, la matière est la même, et elles sont de l’année. Notre science des traces et des pistes est poussée déjà à un tel point que nous pourrions l’exprimer en formules. C’est une véritable science, acquise grâce à d’incessantes observations, à des comparaisons, à des expériences, à des erreurs, à des contre-épreuves, comme toute autre science.
Le 3 janvier, nous appuyons vers l’est, afin de rejoindre le chemin des pèlerins. Des yaks sauvages, énormes, nous regardent passer. Sans la désobéissance d’un de nos chiens, nous aurions pu abattre au moins un de ces monstres de chair, mais ils sont mis en déroute avant que nous ayons pu les tirer.
Un chameau, qui semblait bien portant, meurt subitement en montant une colline. Nous allons par monts et par vaux dans une région toujours mamelonnée, ravinée, semée de laves, et le soir nous sommes tapis au fond d’un cirque, au milieu de grès et de marnes en décomposition.
Le ciel est clair, le vent d’ouest est presque tombé complètement, nous aurons une bonne gelée. La lune est éclatante.
Le 5 janvier, la matinée est superbe. La nuit a été froide : − 35 degrés, tel est le minimum.
Je n’ose plus décrire notre route. Elle est toujours la même, faite de montées et de descentes. Sa monotonie doit être insupportable à quelques-uns de nos hommes. Une chose fait toujours partie de la route, c’est le vent d’ouest. Après les nuits calmes, il souffle régulièrement vers dix heures du matin. Aujourd’hui il est glacial comme d’habitude. Nous traversons un plateau, avec des creux et des reliefs, bien entendu, où se voient quelques touffes d’herbe, du sable, des laves et de nombreuses traces de yaks, de koulanes et d’orongos ; ils sont, avec quelques rongeurs, des alouettes rares et de plus rares corbeaux, les seuls habitants de ces régions.
Au bout du plateau, après une montée, nous apercevons au sud, par-dessus des chaînons noirâtres mais peu élevés, une bande de pics de glace alignés. Ils font partie d’une chaîne très grande, déchiquetée et toute blanche où de longues nappes de neige se déploient d’une cime à l’autre. Cela inquiète quelques-uns d’entre nous. « Comment franchir ces neiges et ces glaces ? se demandent-ils. Où sommes-nous ? Plus nous avançons, plus le froid est intense et plus les montagnes sont hautes. Une chaîne après une autre chaîne nous barre la route. C’est à désespérer d’en sortir ! »
Il y aurait vraiment de quoi dépiter des gens pressés. Je console facilement mon monde ; il suffit, pour rassurer les inexpérimentés, de leur faire voir l’horizon derrière nous, et combien leur paraissent infranchissables les montagnes que nous avons traversées.
Et puis, nous aurons du bon thé ce soir, du thé d’une belle couleur, car voici un étang gelé d’une limpidité de cristal. Sa glace est nette, composée exclusivement d’eau, pas mélangée de terre, de sable, d’impuretés. On vide les sacs où est notre provision, et l’on remplace par cette excellente glace la mauvaise qu’on emportait.