Arrivés en vue d’un beau lac qui a la forme d’un binocle, nous posons notre camp dans un bas-fond parqueté d’une plaque de glace. Notre arrivée met en fuite une douzaine d’orongos occupés à lécher sa surface. Par le soleil, l’étang avait le poli d’un miroir où les jolies bêtes semblaient prendre plaisir à considérer leurs élégantes silhouettes.

Les rebords du lac du Binocle sont couverts de blocs de lave. Le niveau de l’eau a été plus élevé. Il a baissé peu à peu ; on voit sur les berges six cercles enveloppant le lac et indiquant les étiages successifs. Nous n’en sommes pas sûrs, mais nous croyons que dans ce lac jaillissent des sources chaudes, à peu près au centre.

La nuit est superbe, si belle que je me promène assez longtemps autour du petit étang. Il étincelle autant que la lune, et il a de plus qu’elle un halo blanc de sel sur sa rive. Cet étang semble un véritable bain de mercure. Notre tente est au fond d’une cuvette parfaite ayant son bord ébréché, une encoche par où nous sommes descendus. Dans le haut, les laves ont l’apparence d’un troupeau couché, ou d’oiseaux noirs nous regardant, tels des rapaces attendant des cadavres. Le calme est parfait.

Sur les pentes se tiennent entremêlés nos chevaux, le feutre blanc sur la croupe : les uns debout, les autres, à bout de forces, sur le flanc. Les moutons se serrent frileusement l’un contre l’autre, en rond, à dix pas des tentes. Dans la nôtre, l’imperceptible lueur de la lanterne indique un preneur de notes. Dans celle des hommes, une étincelle indique le feu. Le Doungane et ses serviteurs sont couchés. Les chameaux, accroupis autour des tentes, espèrent qu’on leur donnera encore les boules de pâte que nous leur avons jetées dans la gorge aujourd’hui, afin de les soutenir. Ils rêvent de ces friandises en ruminant, en grinçant des dents, et ils sont bien sages. Les chiens, dispersés à leur place favorite, rongent des os.

Un chameau que la soif brûle se relève. Il s’approche de la glace, baisse la tête ; il veut boire, allonge son grand cou, mais bientôt le recourbe. Il est étonné, désolé que ce ne soit pas de l’eau. Et, la tête levée, un peu en arrière, dans cette attitude qui est celle des bossus et qu’on prête aux statues des orateurs, il réfléchit, et, finissant par en prendre son parti, il va rejoindre lentement ses camarades.

Il s’allonge auprès d’eux, calant sa carène de vaisseau du désert au moyen de ses appareils de locomotion soigneusement repliés.

On entend les accès de toux, les soupirs, les pelisses remuées des hommes, et les chameaux exhalant l’air en longues expirations. C’est tout. Le calme est parfait, absolu. On a envie de prêter l’oreille, dans l’espoir de saisir les bruits du firmament, comme si l’on allait entendre les mondes rouler là-haut. C’est le bourdonnement des hautes altitudes, propres aux camps de 5.000 mètres, que l’on a dans les oreilles.

Grâce à la sécheresse de l’air, la lumière tombe à flots dans la vasque où nous sommes, et mon ombre se promène sur le sol, opaque, bien dessinée : c’est une ombre d’Italie. Ici toutefois l’oranger ne fleurit pas, mais l’argol, fabriqué par les yaks, et dont les larges galettes pourront avec raison figurer dans les armoiries du Tibet lorsqu’on l’anoblira.

Mais il est temps de rentrer se coucher, voilà assez de paysage. Le thermomètre marque − 34 degrés de froid, et je l’annonce à mes deux compagnons, qui ont disparu sous leurs peaux de mouton. Henri d’Orléans rappelle à Dedeken que nous avons vu des traces de loup : « Beau temps pour l’affût, insinue-t-il.

— Ce n’est certainement pas moi qui irai, dit Dedeken.