— Ni moi non plus, répond Henri d’Orléans, mais vous qui êtes levé… me dit-il.

— Ni moi non plus ! ni moi non plus ! »

Je l’engage vivement à se dévouer. Nous n’avons pas de peau de loup dans nos collections, la science l’exige, etc., et nous rions.

Le 6 janvier, notre thermomètre marque − 40 degrés, température à laquelle le mercure gèle. Toujours une brise ouest.

Au nord-ouest, la bouche d’un cratère qui aura vomi les laves qui nous entourent. On charge dès que le soleil se montre et l’on part vers le sud.

Nous continuons en marchant à vue de pays, comme on dit. J’ai oublié de dire que nous ne cherchons plus les traces des pèlerins. Cela donne trop de peine pour de maigres résultats. Il se peut d’ailleurs que la route des pèlerins appuie trop à l’est, et, à aucun prix, nous ne voulons aboutir sur la grande route du Koukou Nor, suivie d’abord par les Pères Huc et Gabet, et ensuite par Prjevalsky. Nous nous dirigeons à peu près sur le lac de Tengri Nor, avec la préoccupation de nous tenir plutôt à sa droite qu’à sa gauche lorsqu’on regarde le sud. Nous allons devant en éclaireurs, et la caravane nous suit. Dorénavant mes compagnons et moi surtout ne chasserons qu’autant que le nécessitent les collections et la subsistance de la troupe. La route sera notre principal but. Nous n’avons pas de guide ni de piste ; nous nous en passerons. Nous créerons une route comme font tous ceux qui se lancent dans l’inconnu.

Le soir du 6 janvier, nous campons à cinq cents pas d’un beau lac, que nous appelons « Lac des Cônes » à cause de la forme des montagnes qui l’avoisinent. Nous pilons et taillons la surface d’un petit étang pour nos bêtes. Elles s’ensanglantaient en la léchant et la mordant. Les chevaux sont restés trois heures à croquer les glaçons.

Le 7 janvier, nous traversons le Lac des Cônes sur la glace, en quarante minutes. Son extrémité sud-ouest ne nous paraît pas gelée. Il est large de trois verstes environ, long d’une vingtaine. A sa surface nous voyons des herbes et le cadavre d’un cormoran pris dans la glace. Après une passe assez montueuses, nous redescendons dans un vallon bien désert où nous faisons un sort à quelques lièvres petits mais excellents. Depuis quelques jours, les grosses bêtes ont disparu, et pourtant il y a un peu de neige, de l’herbe, mauvaise il est vrai, mais de l’herbe. Peut-être que la constance des vents ou l’altitude les a écartées. Un vent de tempête et 5.000 à 5.500 mètres ne constituent pas un habitat agréable.

La journée du 7 janvier est gaie, même pour les plus sombres de nos gens, pour le Doungane lui-même. Nous avons trouvé du bois taillé de main d’homme, des arçons de selle pour yak, en bois de genévrier. Les commentaires vont leur train. « Les hommes sont dans le voisinage. Ce sont des chasseurs venus du sud, puisqu’ils avaient des yaks. Ils doivent habiter à une quinzaine de jours et avoir l’habitude de faire paître leurs bêtes ici, puisqu’ils ont abandonné ces bois de selle. Dans ce vallon, les argols sont plus petits que ceux des yaks sauvages, il y en a beaucoup. Peut-être allons-nous trouver une route aux environs », etc. Ainsi devisent nos gens et ils sont joyeux.

Puis arrive le Doungane souriant, bien qu’il ait abandonné encore un chameau aujourd’hui.