« J’ai vu des argols retournés, dit-il. Des hommes sont venus ici : ils doivent y revenir, car j’ai vu des argols retournés et c’est pour les faire sécher. »
Il invite le Petit Homme à venir, ainsi que ses amis, « manger des pâtes ». Et comptant sur ses doigts les jours qui séparent de la nouvelle année chinoise, il se réjouit :
« Encore treize jours, dit-il. Heu ! heu ! treize jours, c’est un temps bien court, mais j’ai vu des argols retournés. Les hommes ne sont pas loin et je célébrerai le premier jour de l’année, sinon dans une ville, du moins dans un endroit abrité, dans une maison.
Le Doungane ne serait pas fâché de vivre ailleurs que sous une tente de toile, où il est enfumé chaque jour par le feu d’argol, ainsi qu’un renard qu’on veut faire déguerpir de sa tanière.
Le 9 janvier, nous contournons le lac auquel nous donnons le nom de Montcalm, vers le sud-est. Les grosses bêtes errent en grand nombre : des yaks, des koulanes, des arkars et même des chamois tels que dans l’Himalaya sont en vue. Nous redonnons courage à la troupe en lui signalant la présence de bêtes qui vivent près des Indes.
Au delà d’une petite passe nous trouvons des sources chaudes mais salées et une large rivière gelée qui, grâce à la brume, semble s’écouler vers le sud-est à travers une immense plaine.
Serait-ce déjà de l’eau coulant vers la Chine ? Et la question des sources de son grand Fleuve Bleu fait l’objet de nos conversations. Nous ne savons pas si nous les avons trouvées ; en tous cas nous pouvons affirmer, ou peu s’en faut, que c’est par ici qu’il faudra les venir chercher. L’idée que cette glace alimente des fleuves qui se versent dans l’Océan Pacifique ne laisse pas de nous rapprocher du monde. En effet, si nos suppositions sont fondées, il n’y aurait qu’à descendre cette rivière pour arriver sûrement à la côte. C’est chose facile, comme vous voyez.
Le 10 janvier, nous nous arrêtons pour « raccommoder » les pieds des chameaux et ferrer nos chevaux. Le minimum d’hier avait été de − 32°,5, celui de cette nuit de − 26 degrés seulement, et ce matin à huit heures le thermomètre remonte encore à − 17 degrés. Nous trouvons la température délicieuse.
Dans l’après-midi, Henri d’Orléans vient chercher un chameau pour rapporter la peau d’un yak auquel il a logé huit balles dans le corps. Nous prenons les instruments pour le dépouiller et nous trouvons l’animal à une verste du camp. Il nous paraît être un des doyens des yaks du Tibet. Son mufle grisonne, ses dents sont usées et sa peau est déjà à moitié tannée par les années. Il nous donne beaucoup de mal à le préparer. Sa dépouille est d’un poids tel qu’un chameau peut à peine la portier.
Ceux qui la verront montée aux galeries du Muséum ne sauront jamais les tracas que nous a valu son transport.