Toute la journée le ciel reste couvert, il a le même aspect que dans la région du Lob Nor. Cette humidité de l’air est due au voisinage du lac Montcalm d’où le vent souffle.

Deux chevaux meurent dans la soirée, d’avoir bu trop d’eau. Heureusement que seuls ces deux-là ont découvert les sources chaudes, car il ne nous en serait pas resté un.

Les chameaux se sont abreuvés sans inconvénient, mais on ne les a pas laissés boire à satiété. Nos chameliers pensent qu’une rétraction de la vessie a dû se produire chez toutes nos bêtes et que le moindre excès de boisson serait mortel. Imatch est d’avis que l’on n’abreuve pas les chameaux aux sources chaudes, si l’on en rencontre plus loin.

Le 12 janvier, nous sommes dans une vallée pleine d’ossements de bêtes. Nous reconnaissons ceux des arkars, des koulanes, des yaks, des orongos, des Nemorhedus Edwardi. A quoi attribuer cette accumulation de squelettes à une même place ? Nous ne saurions vous le dire. On peut faire des suppositions diverses. Une épidémie aura sévi à un moment donné, un hiver trop rigoureux aura surpris ces animaux, ou bien une tempête. C’est peut-être encore que des fauves très nombreux ont vécu à cette place, et ce seraient les reliefs de leurs repas ; ou bien est-ce tout simplement le coin retiré où les vieux du troupeau viennent mourir. Nous ne saurions conclure.

Le 14 janvier, nous campons dans le bas de la passe qui nous permettra de franchir une énorme chaîne à laquelle nous donnons un des plus beaux noms de France : nous l’appelons chaîne Dupleix.

L’enthousiasme qu’avait excité un morceau de bois taillé de main d’homme est bien diminué. Nous sommes plus haut que jamais. A côté de notre camp se dressent des pics de glace d’au moins 8.000 mètres, et depuis trois jours nous louvoyons dans un fouillis où nous cherchons le sentier qui nous mènera de l’autre côté de la chaîne.

Mais la série de pics, la brume qui les cache juste assez pour les rendre plus effrayants encore, l’impossibilité à peu près complète de se mouvoir à une altitude d’environ 6.000 mètres, ce sont là autant de causes de découragement. « Nous n’en sortirons jamais », dit l’un ; « nous sommes prisonniers », dit l’autre. Et en effet notre marche peut se comparer à une tentative d’évasion où le prisonnier est obligé d’escalader toujours et toujours des murailles de plus en plus hautes.

Nous avions tous aperçu un oiseau à longues ailes, un oiseau de mer, un fendeur d’espaces, un égaré qu’une tempête a emporté jusqu’ici. Et Rachmed a parlé des Indes comme si elles étaient voisines ; la conclusion de ses discours fut très pratique :

« Nous avons des vivres, imitons nos chevaux, regardons où nous posons le pied et allons de l’avant. »

Le 15, nous franchissons la passe, d’environ 6.000 mètres, en suivant une pente douce. A l’ouest, nous voyons descendre des glaciers vers une large vallée que nous suivrons et où la glace sera notre chemin. Des pics blancs se perdent dans la brume : nous estimons leur altitude à 8.000 mètres au moins. Dans toute cette région, les petits lacs, les étangs sont nombreux. Les collines de terre meuble portent la marque de la fonte des neiges et du séjour des eaux : elles ont cette « frisure » et cette bouillie spéciales qu’on observe à la surface du sol où la neige a fondu lentement et d’où l’eau s’est écoulée par gouttes comme d’une éponge qui sèche. Tous les bas-fonds ont recueilli cette eau, ainsi que le témoigne la glace. Nous n’en manquerons pas ici.