Et lorsque, le 16, nous suivons la rivière, large, profonde, sur sa surface malheureusement trop lisse — là où le vent l’a « cirée » — pour que les animaux et les hommes gardent l’équilibre, nous pensons que les monts Dupleix sont l’origine d’un grand fleuve ou du moins une de ses principales sources.
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Depuis plusieurs jours notre troupe est prise de la rage de l’homme. Le feu a été ainsi mis aux poudres par un bout de bois taillé au couteau.
Tout semble un homme à nos gens ; à chaque instant ils voient un Tibétain se dissimuler derrière un accident de terrain ou s’arrêter à flanc de coteau pour nous regarder, et l’on reconnaît bien vite que l’homme prétendu est un koulane immobile vu de face, un orongo couché, ou simplement une motte dessinant une figure.
Et puis, ce sont des crêtes de montagnes en décomposition qui, de loin, ont l’aspect de villages abandonnés, de postes d’observation, de tours de guet. Tout bien examiné, on a été victime d’un mirage de l’imagination. Ceci prouverait que souvent on voit ce que l’on souhaite voir, et qu’une bonne observation bien juste, avec ou sans instrument, demande une tête bien équilibrée.
Quelques moutons gras, un peu d’eau potable, la fin du vent d’ouest vaudraient mieux que des Tibétains. Mes raisons ne leur semblent pas bonnes, ils veulent voir des hommes. Et je constate une fois de plus combien il est malaisé de se passer de cet animal-là.
Après trois jours de glissades sur la rivière qui descend un étroit défilé, nous débouchons dans une plaine et gaiement. Deux ou trois véritables découvertes ont redonné un nerf extraordinaire à notre monde.
Imaginez que le 17 janvier, jour où nous trouvons des fossiles à 5.800 mètres, sur le coup de deux heures, dans une gorge bien abritée, je tombe en arrêt sur une pierre calcinée, mais seule. J’examine, je vois le sol foulé comme par un piétinement rendu plus apparent par la neige ; des tas de crottes de cheval sont épars, et dans le bas, auprès de l’herbe, des pierres sont accotées l’une à l’autre pour un feu. Voilà l’œuvre de l’homme. On a allumé de l’argol et des racines. La neige n’a recouvert ni les cendres, ni le charbon. A côté, de l’argol a été cassé depuis peu ; la partie où s’est faite la cassure est d’une autre teinte que le reste de la galette.
Puis, contre les roches, je vois un fragment de peau de mégaloperdrix auquel des plumes adhèrent. Donc des chasseurs se sont arrêtés là ; ils ont mangé et sont repartis sans passer la nuit, car on ne trouve pas vestiges d’un gîte.
Notre caravane arrive. Je voudrais pouvoir vous peindre cette scène afin de vous faire comprendre ce que c’est que de nous, mais « nous » sans personne pour blâmer ou applaudir, « nous » sans ce que nous appelons « la galerie ». Tout le monde est bientôt rassemblé autour de ces deux pierres. Timour casse gaiement les crottes pour s’assurer de leur âge. « Elles sont nouvelles, dit-il. Elles n’ont pas plus de trois jours », et il les tend à Imatch qui ne peut descendre de cheval.