Au milieu de la plaine, où sont des sources chaudes, des pointes aussi étincelantes que peut l’être la glace au soleil nous surprennent.
Tout autour, le sol est à peu près net. Le vent balaye la neige et l’entasse dans les replis de terrain ou contre les obstacles. Elle tombe sous forme de grésil plutôt que de flocons granuleux, et quelquefois elle est si fine que le vent la chasse et lui fait traverser la plaine de la même manière qu’ailleurs vous voyez la poussière s’élever en colonne terminée par un panache et avancer sous l’impulsion d’un mouvement giratoire. Voilà pourquoi la plaine est à peine marbrée de blanc.
Nous approchons de ces pointes blanches : ce sont des cônes de glace ayant 6 à 7 mètres de diamètre, hauts comme un homme et parsemés, à la surface d’un véritable cristal, de quelques-uns des graviers de la plaine. Ces blocs sont fendus perpendiculairement comme certains fruits trop mûrs. Nous sommes devant des geisers gelés ; ils se sont couverts de cette calotte solide le jour où leur force de jaillissement n’a pu lutter contre les gelées. Nous trouvons dans cette plaine de beaux iabchanes (?) qui forment de superbes rosaces et nous permettent une tentative de palao, qui échoue sous forme d’une bouillie informe et trop poivrée.
On voudrait bien manger enfin de ce riz qu’on transporte depuis si longtemps, mais il est à peu près impossible de le faire cuire, à cause de l’altitude. Notre viande, bien entendu, ne cuit pas mieux. Elle ne se gâte pas, elle est conservée par des procédés frigoriques d’une extrême perfection. Lorsqu’on veut la mettre dans la marmite, on prend la hache et on taille le gigot à tours de bras ; le cuisinier a l’allure d’un bûcheron. La graisse qui nous sert de beurre a la dureté de la pierre et pourrait servir de projectile.
L’événement du 20 janvier est la découverte de la piste d’un cavalier — piste ancienne — et d’un fragment de selle d’un travail spécial, que le petit Abdoullah prétend avoir appartenu à un chameau. Cette supposition lui vaut un haussement d’épaules de Parpa, qui est de son métier fabricant de selles et qui, d’autre part, ne professe ni admiration ni respect à l’égard de l’interprète.
En entendant les commentaires sans fin que provoquent les indices les plus insignifiants de la présence de l’homme, je pense aux navigateurs à la recherche d’une terre. Ils inspectent soigneusement l’horizon, ils interrogent les flots ; une herbe, une épave, un oiseau qui passe, un changement de température, un rien suffit à les persuader qu’ils approchent d’un monde. De même pour nous, tout devient un prétexte à suppositions.
Le 21 janvier, jour de l’an chinois, est célébré avec une certaine solennité, grâce à un jeune daim tué par Rachmed. Sa chair est bonne, si bonne que nous mangeons l’animal entier. D’abord on le mange cru, puis on continue par des brochettes de viande calcinée sur les argols. C’est un repas de sauvages. Et des civilisés qui nous verraient en cercle et jouant ainsi des mâchoires nous prendraient pour des cannibales dévorant un de leurs prisonniers.
Iça est fort intéressant avec son os de gigot encore orné de viande ; il le tient à la main comme un sceptre, tandis qu’il cause. Lorsqu’il veut manger, il le passe à la flamme, il déchire ce qui a été flambé avec ses dents de loup et continue de la sorte aussi longtemps que cela en vaut la peine.
Le 22 janvier, près d’un ancien campement de Tibétains, de larges feuilles attirent l’attention des hommes ; ce sont des feuilles desséchées de rhubarbe. Ils se hâtent d’en prendre la racine. Henri d’Orléans a vu la veille des edelweiss.
Le 24 janvier, Iça revenant de chercher les chameaux crie en approchant du camp : « J’ai vu des hommes par là ! » et il étend le bras vers le sud, « j’ai bien reconnu des troupeaux de yaks et de moutons ! »