Timour et Rachmed partent aussitôt afin de vérifier la chose. Le vent d’ouest nous annonçait un changement de température, il nous paraissait plus humide que de coutume, et voilà qu’il fait tourbillonner de véritables trombes de neige et de poussière, puis un ouragan se déchaîne, et nos hommes doivent nous rejoindre sans avoir rien pu voir. Nous nous dirigeons vers le sud, la boussole à la main.

Le même soir, nos gens émettent l’avis que le Doungane ferait bien d’enlever la clochette pendant au cou de son chameau de tête. « Le bruit s’en entend de loin, et pourrait attirer les hommes. » Voilà que l’on craint maintenant ceux que l’on désirait vivement quelques jours auparavant ! On voulait de l’homme, on va en avoir : alors on commence à se rendre compte que la rencontre peut n’être pas aussi agréable qu’on le souhaiterait. Et dorénavant, lorsque les traces seront relativement fraîches, quelques-uns s’imagineront que des cavaliers invisibles nous surveillent et ils se prouveront que les empreintes sont récentes, par des raisonnements enfantins.

Le 27 janvier, nous descendons vers une petite vallée : la pente est douce, commode, on laisse aller ses jambes. C’est charmant. Quelques rhubarbes, des pissenlits, de l’herbe nous portent à croire que cette place doit être habitable pendant l’été. Des sentiers nombreux, dessinés parallèlement, mènent à des camps abandonnés. Nous ne doutons plus ; des Tibétains viennent ici régulièrement faire paître leurs troupeaux dans la belle saison. Ils passent l’hiver dans des régions plus chaudes ou mieux abritées. Nous ne croyons pas que leurs campements d’hiver soient très éloignés.

Nous cheminons gaiement. Le soleil est superbe, le ciel est d’un azur parfait, sans un nuage. Et dans cette petite vallée, le vent ne souffle pas, on se croirait au printemps. Depuis bien des semaines, nous n’avons pas eu une aussi belle journée. Mais qu’apercevons-nous dans le bas ? De l’eau. On se précipite, voilà de l’eau courante. On s’empresse de la goûter. Elle n’est pas salée. On n’en revient pas. Tous s’appellent criant : « De l’eau ! De l’eau ! Elle est bonne à boire. » Et tous boivent, les uns avec leurs mains, les autres à plat ventre.

Quelle joie ! On s’extasie devant cette rivière qui coule. Il y a si longtemps que nous sommes privés de ce charmant spectacle. L’eau qui bruit, c’est la vie. Jusqu’à ce jour, tout était mort sur les hauts plateaux, il nous semble assister à une résurrection de la nature. Puis, sur les flancs de cette vallée, nous voyons de l’herbe de l’année passée, mais de l’herbe en abondance, et, sur une terrasse large et abritée, des monceaux d’argol bien sec. Et l’on crie à ceux qui suivent : « Voilà de l’herbe ! de l’argol ! » On ne se lasse pas d’admirer cette rivière. Nous ne tardons pas à nous expliquer pour quelles raisons elle n’est pas gelée. C’est qu’elle est alimentée par de nombreuses sources chaudes fort peu salées.

Abdoullah s’écrie :

« Nous sommes aux sources de Brahmapoutra, nous allons descendre la rivière et nous arriverons à Lhaça. »

Il est le plus heureux des hommes. Il expose déjà que nous avons fait un voyage que personne n’a jamais fait, qu’enfin l’exploration touche à sa fin, et que, pour son compte, il jure bien qu’on ne le reprendra jamais à revenir dans ce maudit Tibet.

Nous passons sur la rive droite de la rivière, et, après 7 ou 8 kilomètres, ses berges s’abaissant, nous la voyons gelée et finir en une sorte de lac, sur la glace duquel l’eau glisse, jusqu’à ce que plus loin elle devienne solide. Tandis qu’on dresse la tente, je vais en reconnaissance et je constate que la rivière a un lit fort large, mais qu’elle se perd dans un lac assez grand. Peut-être le traverse-t-elle après le dégel ?

A mon retour, Abdoullah me questionne, et lorsque je lui annonce qu’il a dû se tromper, que cette rivière n’a pas d’issue, qu’elle forme un lac, il laisse tomber ses bras de désespoir, criant sur un ton très comique : « Comment ! c’est un lac ! Elle finit tout près de nous ! »