Bien que nous descendions chaque jour un peu en suivant les pentes douces d’une steppe mamelonnée, le froid sévit toujours. Le minimum du 29 janvier a été de − 33 degrés, celui du 30 janvier est de − 35, à une altitude de 4.380 mètres. Il y a bien longtemps que nous n’avons été aussi bas et nous nous sentons moins lourds : nos pelisses chargent moins nos épaules, nous marchons d’un pas qui nous semble léger, nous ne nous traînons plus.
La certitude que les Tibétains sont aux environs fait que notre troupe est sur le qui-vive. Comme nous n’avons plus besoin de nous préoccuper de la route, notre œil examine avec le plus grand soin les crêtes des collines, les points qui se meuvent, les taches qui ressemblent à des tentes. On s’attend à une rencontre.
31 janvier. — Pendant qu’on commence à charger les bêtes, nous prenons le thé sous la tente. Soudain nous entendons des exclamations, des éclats de voix, et Abdoullah apparaît avec un visage rayonnant de joie et il nous dit :
« Vous pouvez ouvrir votre bourse, il va falloir payer celui qui a gagné. Un homme s’approche. »
Nous lui recommandons de bien l’accueillir, de lui offrir le thé, de le retenir auprès du feu, de l’amadouer enfin et de tâcher d’en obtenir un renseignement.
Bientôt le Tibétain est là, on le salue en mogol et il répond dans la même langue ; tous les hommes l’entourent et lui parlent à la fois, et je les entends plaisanter le nouveau venu et s’en moquer entre eux.
Rachmed vient vite nous dire son impression :
« Il est laid au delà de ce que vous pouvez imaginer, les ours sont certainement plus beaux. »
Lorsque nous jugeons que la glace est rompue, nous sortons les uns après les autres ; Henri d’Orléans, son appareil à la main.
Notre présence produit son effet sur l’hôte, qui s’est assis près du feu. Il se lève en nous voyant, nous appelle bembo, c’est-à-dire chef, et, pour nous saluer, il élève les pouces et tire une langue démesurée en s’inclinant profondément. On l’engage à se rasseoir et nous l’examinons tandis qu’il tient conversation avec Abdoullah — si une conversation est possible avec dix mots mogols et quatre mots tibétains.