C’est un tout petit être, à face glabre couverte d’une couche de graisse, de crasse, de fumée et sillonnée de rides nombreuses et profondes. L’œil enfoncé dans l’orbite est un point noir sous des paupières gonflées ; la prunelle brune flotte, pour ainsi dire, dans une cornée très pigmentée avec laquelle elle se confond presque. La figure est rétrécie par de longues mèches de cheveux pendant le long des joues caves ; le nez est large et il tombe sur une bouche édentée à lèvres épaisses ; le menton carré, en avant, n’a pas le moindre poil. Cet individu est chétif, il montre une main minuscule et sale, lorsqu’il manie sa tabatière creusée dans un bout de corne. Il verse sur l’ongle de la main droite un tabac rouge réduit en poudre, qu’il loge dans son nez en reniflant.

Le costume est à l’avenant du personnage. La coiffure consiste en une bande de peau prenant le front, laissant le sommet de la tête à découvert et s’attachant derrière la nuque. Une tresse de cheveux descend aux reins ; elle enfile un ou deux anneaux taillés dans des os d’animaux. Son propriétaire doit la pommader avec de la graisse de temps en temps, car la partie du vêtement qu’elle frotte est plus luisante et plus grasse que le reste.

La pelisse, en peau de mouton, qui recouvre le corps nu de notre hôte est d’une malpropreté absolue. Depuis combien de temps en fait-il usage ? on ne peut le dire. Sa couleur est en harmonie parfaite avec le teint de celui qui la porte.

Cette pelisse est de la taille de son propriétaire. Elle est relevée, pour faciliter la marche, au moyen d’une corde, et à la hauteur des hanches se forme un énorme pli, destiné à servir de poche, de sac même. Nous le comprenons par ce que notre homme met à cette place et par ce qu’il en tire. Il y met le pain qu’on lui donne, sa tabatière, un morceau de viande. Il en tire un fuseau de main, dont le manche est une corne d’orongo polie, et la croix, un bois que nous croyons être le houx.

Ses jambes maigres sont enfermées dans un bas de bure fendu sur le mollet et retenu au-dessus par une jarretière de tresse. Ce bas est fortifié sous le pied par une semelle épaisse comme celle des espadrilles.

Tout en questionnant, en demandant où nous allons, le Tibétain prise fréquemment ou bien il file paisiblement de la laine de yak. Ce Tibétain n’est pas beau.

Grâce à une mimique à la portée de toutes les intelligences, on explique à ce brave homme que nos chameaux et nos chevaux sont morts, que les cinq ou six moutons que nous possédons ne sont pas mangeables : c’est pour cette raison que nous leur laissons la vie. Et nous le prions de vouloir bien nous vendre du beurre, des chevaux, des moutons. Il nous invite alors à le suivre près de sa tente : elle se trouverait au delà d’un rocher dans la direction de l’ouest.

Nous le remercions de son obligeance, mais nous nous excusons en lui disant que nous voulons aller du côté du sud-est. Et, avec une mauvaise foi et un aplomb de sauvage, il nous en veut détourner en nous expliquant que Lhaça n’est pas de ce côté, mais à l’ouest. Il nous demande incidemment, en joignant les mains et en prenant une attitude recueillie, si nous allons prier le Tale Lama, et nous lui répondons affirmativement. Il insiste de nouveau pour que nous allions vivre quelque temps dans son campement, où nous trouverons tous les vivres possibles et de l’herbe pour nos bêtes.

Nous en sommes là de la conversation avec ce petit vieux, qui nous paraît un rusé compère, lorsque nous voyons descendre le long des collines plusieurs troupeaux escortés par des cavaliers. Les troupeaux se tiennent à distance, mais des cavaliers s’approchent de nous. A cette vue, notre interlocuteur veut se lever et partir, mais nous lui offrons encore une tasse de thé et nous lui montrons des iamba (lingots d’argent) que nous lui remettrons en échange de moutons.

Il pousse un cri et fait signe à un berger, qui arrive au petit trot. Il lui explique l’affaire, celui-ci à son tour crie, et l’on dirige le troupeau vers notre camp.