Ce berger nous semble moins vieux que le premier, il est un peu plus grand, très maigre aussi et l’on est d’abord frappé de la brusquerie de ses mouvements. Sa démarche saccadée, ses pas menus, rapides, un léger balancement, une certaine manière de jeter les genoux me font penser à un être ayant des jambes de bête, de chèvre, et un corps d’homme. La tête longue, le nez court, épaté, aux narines bien ouvertes, les pommettes saillantes, la bouche large, d’où sortent deux dents qui tiennent les lèvres constamment écartées — des lèvres de ruminant, épaisses et musclées, — la mâchoire inférieure très forte, font penser à un petit-fils du Minotaure.

Évidemment il y a du sang de bête dans les veines de ce berger ; des idées mythologiques me passent par la tête. Il s’appuie sur une longue lance au fer bien aiguisé, il la serre avec une patte noire, aux ongles courts, aux doigts d’à peu près égale grandeur. A sa ceinture est passé un sabre large, long ; le fourreau de bois est plaqué de fer ; mais la lame n’est pas très bonne, elle est ébréchée ; pour ne pas gêner la marche, le sabre est placé horizontalement. Ce Tibétain a, en outre, sur le dos, un fusil court, de petit calibre, terminé par une fourche fabriquée avec des cornes d’orongo un peu polies ; la crosse en est courte, carrée, dans la forme des fusils orientaux ; on met le feu à la poudre au moyen d’une mèche. La lance nous paraît l’arme la plus redoutable.

En attendant l’arrivée du troupeau de moutons, les deux Tibétains conversent entre eux, soupèsent nos sacs, nos coffres, et ils pousseraient plus loin l’indiscrétion si l’on ne mettait le holà en les menaçant d’un revolver, en riant. Cet instrument les effraye, et il détourne leur attention. Ils veulent l’examiner. On leur montre les six cartouches qu’il contient ; la grosseur de la balle les surprend, et quand, pour leur donner une idée de la longueur de la portée, on leur propose de tuer des moutons qui sont à plus de 600 mètres, ils font des gestes de dénégation avec une figure contrariée. On les rassure.

Ils examinent si tous nos hommes ont des armes aussi extraordinaires et remarquent que tous ont en effet un étui de cuir au côté ; ils parlent entre eux.

Nous les prions de nous procurer des chevaux, que nous payerons bien. Ils s’engagent à nous en amener le lendemain. Ils nous font voir ceux qu’ils montent. Ce sont des poneys à long poil, tels qu’en produisent les pays du Nord. Ceux-ci ont la tête assez courte et forte, leurs proportions sont parfaites, et, en mesurant la largeur du poitrail et la solidité de l’encolure, nous ne nous étonnons plus de les voir si bien tricoter sur leurs jambes sèches et irréprochables. Leurs maîtres les conduisent avec une simple lanière attachée autour du nez : quand la bête est vive, ils la lui passent dans la bouche, ils tirent dessus, dirigeant leur monture au moins de ce côté. Ces cavaliers ne se servent pas du mors : le geste et le fouet suffisent.

Ces poneys, que leurs maîtres approchent sans difficulté, sont effrayés par nos costumes et essayent de fuir dès que nous voulons les toucher. La selle est en bois et munie de deux étriers courts, ne pendant pas au-dessous du ventre du cheval, de sorte que le cavalier a les genoux au niveau du ventre.

Les Tibétains partis, il est curieux d’entendre les réflexions de notre monde. On pouvait croire, quelques jours auparavant, lorsque tous soupiraient après eux, que l’on se réjouirait non seulement en les voyant, mais qu’on les prendrait en amitié sans hésiter. Et aujourd’hui que les voilà enfin, ces hommes tant désirés, l’un dit : « Sont-ils laids ! sont-ils sales ! Quels sauvages ! On dirait des bêtes sans âmes ! » L’autre : « Avez-vous remarqué combien ils aiment l’argent ? Et quelle défiance ! Nous croire capables de leur donner de mauvais lingots ! »

Nous sommes sur la grande route de Lhaça, il est impossible d’en douter, et c’est pour nous une grande peine en moins. Nous allons suivre le chemin, et plus nous avancerons, moins il nous sera possible de perdre la bonne direction ; la route sera encore mieux marquée.

Le mal est que nos bêtes sont presque à bout de forces, et que plusieurs de nos hommes marchent avec une extrême difficulté.

Le vieil Imatch va très mal, il a eu les pieds gelés. Un orteil est sur le point de se détacher, les plaies sont affreuses, et l’on se demande comment cet homme peut se tenir à cheval. Il souffre constamment du mal de montagne et nous ne pouvons rien faire pour le soulager. Il lui faudrait sa steppe au niveau de la mer, mais elle est bien loin, et il est probable qu’il ne la reverra plus.