Le matin du 1er février, par un vent d’ouest et un ciel couvert, nous apercevons des troupeaux de yaks, de moutons qui gagnent la région que nous venons de traverser. Pas un seul ne vient de notre côté. Les bergers ne se soucient probablement pas de faire notre connaissance. On leur aura dit que nous avions besoin de bêtes de somme et de chevaux, que nous sommes armés jusqu’aux dents, et que nous n’avions pas l’air timide. Ils préfèrent ne pas nous tenter, et ils s’éloignent.
Nous allons charger et partir, car nous ne comptons pas que nos connaissances de la veille nous amèneront les chevaux que nous voulions leur acheter. Soudain cinq cavaliers se dirigent vers nous en trottinant. Ils s’arrêtent à deux ou trois cents mètres, confient les chevaux à l’un d’eux et viennent à pied jusqu’au camp. Nous reconnaissons notre petit vieux d’hier. Il nous tire la langue très poliment, ses compagnons l’imitent ; nous ne les avons pas encore vus. L’un d’eux, à profil d’aigle, a la tresse ornée d’agates, de mauvaises turquoises, d’anneaux de cuivre ; sa pelisse est bordée de peau de panthère.
Ces gens déposent à nos pieds un pot de lait de dimensions insignifiantes, sur lequel personne ne se précipite, en raison du parfum qu’il dégage ; en outre, une motte de beurre rance enveloppée dans un morceau de peau et un petit sac de zamba ou farine d’orge grillée. Ils nous examinent avec une vive curiosité ; ils montrent une grande réserve lorsque nous les questionnons, et font preuve d’une rapacité remarquable. Le vieux, à qui l’on parle des chevaux promis, dit qu’il n’en a pas, qu’ils sont partis du côté de l’ouest. Nous ne tirons rien de ces gaillards-là : ils affectent de ne pas comprendre chaque fois que nous prononçons le nom de Lhaça, de Namtso, de Ningling Tanla.
Heureusement qu’un des leurs est moins défiant ou moins intelligent. Tandis qu’on occupe les trois autres, nous entamons les négociations avec un pauvre diable à peine couvert, au profil de nègre, aux yeux imperceptibles, au front d’enfant. Nous commençons par lui offrir un peu de sucre, puis un ou deux abricots séchés, ensuite quelques raisins secs. Il goûte tout cela et le trouve délicieux. Alors on lui dit que nous allons prier le Tale Lama, et aussitôt ce fervent Tibétain jette son quasi-bonnet à terre, tombe à genoux, joint les mains et se tourne instinctivement vers Lhaça en marmottant des prières. Nous joignons aussi les mains et répétons avec lui : « Om mané padmé houm ! » et nous lui expliquons que tout ce qui est renfermé dans nos coffres est destiné au Tale Lama. Il trouve nos intentions excellentes, il fait une mine pour nous approuver, rien n’étant trop bon pour le Tale Lama ; puis brusquement il nous tend la main grande ouverte et fait le geste de manger. Nous devinons sans peine qu’il n’a pas oublié les abricots séchés ; on lui en donne encore quelques-uns, et sa figure s’illumine. On casse un noyau et l’on mange devant lui le contenu. Il se met à genoux, en casse un sur une pierre, le mange, et il nous tire la langue.
Et alors, lui montrant la direction vers laquelle il s’inclinait tout à l’heure par habitude en priant, nous lui disons :
« Lhaça ? »
Il jette un coup d’œil vers ses compagnons, dans la crainte qu’ils ne l’aperçoivent ; puis, les voyant très occupés à considérer un fusil, il dit de la tête :
« Oui, c’est Lhaça ! »
Et en tibétain nous lui demandons :
« Lhaça, combien de jours ? »