Le 2 février, une troupe de cavaliers bien montés, tous armés, nous observe à distance et finit par s’approcher de nous. On échange des saluts et l’on s’efforce d’obtenir de ces gens qu’ils nous vendent des chevaux. Ils regardent l’argent que nous leur montrons, mais ne répondent rien. Voulant savoir quelles sont leurs intentions, nous saisissons un bidet qui ferait notre affaire ; son propriétaire reste avec nous, mais les autres s’éloignent. Nous proposons un prix, le Tibétain refuse en nous expliquant que le bembo, le chef le punirait s’il nous le cédait. Il ne peut rien faire sans autorisation. Nous le relâchons après lui avoir fait un cadeau et l’avoir engagé à nous apporter beaucoup de zamba ; nous voulons le donner à nos bêtes. Cet homme nous répond que lui-même est un ami, mais que le bembo seul décidera de l’affaire.
Dorénavant nous voyons fréquemment des Tibétains, mais à distance. A notre approche, ils rassemblent leurs troupeaux, les chassent vers la montagne ; ils paraissent prendre surtout grand soin que leurs chevaux ne se trouvent pas à notre portée.
Le 3 février, deux indigènes viennent nous offrir des quartiers de mouton séché. Après des tâtonnements, des défiances de part et d’autre, la conversation s’engage et nous obtenons des renseignements. Au dire de l’homme, la route va dans la plaine jusqu’au Ningling Tanla ; elle est bonne, on trouve de l’herbe, de la glace, de la neige. Ce sauvage paraît avoir l’intelligence assez vive ; il donne une véritable leçon de tibétain à Dedeken, s’efforçant de prononcer distinctement le nom des choses qu’on lui montre.
C’est une glace de poche qui l’a rendu très loquace, et sa bonne volonté ne se dément pas un instant, parce que nous lui avons promis une petite chromolithographie s’il nous dit la vérité. Tandis que cet homme chevauche à nos côtés, nous voyons quelques crottes de chameau.
« Qu’est cela ? lui demandons-nous.
— Tangout », répond-il.
C’est le nom que l’on donne ici aux Kalmouks. Nous aurions donc retrouvé leurs traces en même temps que la grande route. Et nous demandons :
« Tangout, Tale Lama Lhaça ?
« Tangout, Tale Lama Lhaça », répète-t-il après nous. Nous pensons que ce doivent être ces pèlerins que nous avons rencontrés, de qui nous avons perdu les traces et qui, prenant plus à l’est, ont rejoint ici la grande route.
Notre interlocuteur nous donne à entendre qu’il n’est pas de chemin plus direct que celui-ci vers Lhaça. Nous nous faisons, il faut croire, très vite à ces physionomies de barbares, car nous découvrons déjà de l’intelligence et un air entendu à notre marchand de viande séchée. Comme il nous accompagne jusqu’à notre bivouac et que la nuit est venue, nous l’invitons à reposer près de nos hommes ; mais il n’accepte pas, et part pour son kiim (sa demeure), après avoir laissé son cheval brouter quelques racines. La lune est brillante, et il nous la montre, voulant nous faire comprendre qu’il verra clair et ne perdra pas son chemin.