Il nous remercie avec effusion pour tous les cadeaux que nous lui avons faits, pouces levés et langue pendante, en homme bien élevé. Lorsque nous lui rendons la viande dont nous n’avons que faire, en le priant d’en conserver le prix, il se prosterne et nous expose que notre générosité est bien placée :

« Ceux que vous avez vus hier sont des chefs, et moi je suis pauvre. »

En tous pays, il y a des riches et des pauvres.

Un beau clair de lune nous vaut 31 degrés de froid, accompagnés d’une légère brise ouest. Nous ne campons plus dans les coins abrités, mais sur les terrasses, d’où nous dominons la plaine et où nous sommes éloignés des hauteurs… pour avoir le temps de décharger plusieurs fois nos armes sur des cavaliers qui en descendraient au galop.

Nos chiens font une excellente garde et nous préviennent de tout ce qui se passe aux environs. L’un d’entre eux, mâtin à long poil roux, a l’habitude de se coucher à plus de 100 mètres du camp et de veiller toute la nuit ; c’est lui qui prévient nos deux bassets chargés de veiller sur les tentes et ne les quittant pas. Ces trois excellentes bêtes semblent avoir compris l’importance de leur tâche, et elles ne laissent approcher aucun Tibétain sans notre permission. Nous dormons donc en parfaite sécurité.

Le froid continue, car le minimum de la nuit du 4 est de − 29°,5, mais le vent est tombé. Dans la matinée du 5, le vieux chef revient escorté d’une vingtaine de Tibétains. Il dit de nouveau à notre interprète combien sa position est délicate. Il sera puni si nous passons. Pourquoi n’attendrions-nous pas des ordres de Lhaça dans une bonne place où nous trouverions de l’herbe, de la viande fraîche, de l’eau, toutes les choses désirables ?

Il voudrait nous présenter ses respects, mais on refuse de l’accueillir avant qu’il ait vendu des chevaux. Nous en avons besoin, et s’il est bien disposé, la meilleure manière de nous le prouver est de nous en vendre.

« Je vous vendrai, et même je vous donnerai des moutons ; mais, quand à des chevaux, à moins d’un ordre je ne le puis. »

Dedeken va le voir et alors le vieux lui offre trois boules de graisse enfermées dans une peau cousue, et, poliment : en tirant la langue, en levant les pouces. Et d’abord il étale sur le sol une écharpe très légère (dite de félicité), il pose dessus le cadeau et, prenant l’autre extrémité de l’écharpe, la met sur le genou de Dedeken. Celui-ci lui demande si cette saline est bien le Bourbentso. Le vieux rit et lui tape sur le bras comme pour l’engager à ne pas se moquer en l’interrogeant. « Vous connaissez le pays aussi bien que moi », semble-t-il dire.

Ce vieux chef est dérouté, il ne voit pas de Tibétains parmi nous. Nous sommes arrivés par une route que lui-même ne connaît pas, nous n’avons pas de guide. Dans notre troupe, il voit des gens de toutes races, de tous costumes. Nous allons sans demander la route, nous nous arrêtons près de la glace là où d’autres ont déjà campé, comme si nous revenions par une route déjà faite. Il ne sait quoi penser.