Le voilà qui se rend chez notre Doungane et il lui montre des papiers ornés de cachets chinois : ce sont comme les diplômes par lesquels lui sont conférés les droits de police qu’il exerce. Et voulant piquer au vif notre chamelier, il lui dit :

« Tu te prétends Chinois, mais tout honnête Chinois voyage avec des papiers et ne peut quitter son pays sans l’autorisation de ses mandarins. Qui sait quel passé tu as ?… »

A ces mots, le Doungane s’emporte, il bondit sur le sac où sont enfermés ses papiers. Il les tire, les déploie, les met sous le nez du vieux chef :

« En as-tu de pareils ? Crois-tu que je suis un honnête homme ? mets donc les tiens à côté des miens, que nous comparions. Tu as des papiers d’homme de rien, ceux que j’ai sont plus grands. Quant à mes cachets, ils sont doubles de tes cachets ; mes passeports ont été délivrés par de grands mandarins, tandis que ton diplôme ne signifie rien. De quel droit te mêles-tu de nos affaires ? comment t’avises-tu de parler de la sorte à un homme comme moi, ayant en main des papiers portant des cachets de cette taille ?

Le Tibétain est étourdi par cette avalanche de paroles ; il est réduit au silence par l’argument des « cachets », et il s’en va confus.

Toujours c’est la steppe nue. Un chaînon nous barre la route et nous allons camper près de son sommet, à côté d’une passe, non loin d’une source abondante qui descend sous la forme de glace, vers la partie orientale de la vallée.

De l’autre côté de cette glace, une tente noire est dressée. C’est la première que nous ayons eue à proximité, et nous nous en approchons. Quatre chiens à poil noir et laineux, dont un fort vieux et très pelé, nous souhaitent la bienvenue avec des aboiements furieux et nous courent sus avec des dents menaçantes.

Ce bruit considérable attire deux êtres hors de la tente : l’un est tout courbé et tient par la main l’autre, tout petit. Ils viennent à notre rencontre en traînant comme nous le pied sur la glace, afin de conserver l’équilibre.

Le plus âgé est un homme cassé par les années, à tignasse grise, coupée courte, et dont la tête me rappelle immédiatement le Diogène de Velasquez. Il a l’œil tout petit, malade et fort mauvais, car, pour distinguer nos traits, il doit nous regarder sous le nez. Prenant Dedeken pour un Chinois, il le salue : « Loïé. »

L’enfant qui l’accompagne est une fillette chétive de huit à dix ans. Elle serait peut-être jolie si elle était plus propre. Sa figure ronde, à nez imperceptible, est enluminée de jaune et de noir. Elle n’a jamais été lavée, cela n’est pas douteux. Son costume est une robe de peau de mouton sans taille, serrée par une corde de laine. Un petit couteau dans une gaine de cuir pend à son côté. Nu-tête comme le vieillard, elle a les cheveux en désordre sur le dos, et une tresse tordue en couronne les relève sur son front.