[37] Le meilleur de nos jours passe & fuit le premier : les maux marchent ensuite & la triste vieillesse.
passeroit à un besoin pour garend & caution de mon dire, puis qu’il luy donne une si belle epithete ; sur lequel Seneque voulant glosser à sa mode, [38]Quare optima ? dit-il, quia juvenes possumus facilem animum, & adhuc tractabilem ad meliora convertere ; quia hoc tempus idoneum est laboribus, idoneum agitandis per studia ingeniis. (Epist. 108.) Et si beaucoup de personnes ont executé plusieurs belles entreprises, auparavant la fleur de leur âge ; pourquoy me sera-t-il defendu de les suivre de loin, & de produire sinon des actions genereuses & relevées, au moins quelques fortes & hardies conceptions ? Veu principalement que je me suis toujours efforcé d’acquerir certaines dispositions d’esprit, qui ne m’y doivent pas estre maintenant inutiles. Car il est vray que j’ay cultivé les Muses sans les trop caresser ; & me suis assez plû aux estudes sans trop m’y engager : j’ay passé par la Philosophie Scholastique sans devenir Eristique, & par celle des plus vieux & modernes sans me partialiser,
[39]Nullius addictus jurare in verba magistri.
[38] Pourquoy le meilleur ? pource que nous pouvons beaucoup apprendre en nostre jeunesse, & faire tourner nostre ame encore facile & traitable du costé de la vertu ; parce que ce temps-là est le plus propre à supporter la peine, à exercer l’esprit dans l’estude & le corps dans le travail.
[39] Ne m’estant point obligé par serment, de suivre l’opinion d’aucun maistre.
Seneque m’a plus servi qu’Aristote ; Plutarque que Platon : Juvenal & Horace qu’Homere & Virgile : Montaigne & Charon que tous les precedens. Je n’ay pas eu la pratique du Monde, pour découvrir par effet les ruses & méchancetez qui s’y commettent, mais j’en ay toutefois veu une grande partie dans les Histoires, Satyres & Tragedies. Le Pedantisme a bien pû gagner quelque chose pendant sept ou huit ans que j’ay demeuré dans les Colleges, sur mon corps & façons de faire exterieures, mais je me puis vanter asseurément qu’il n’a rien empieté sur mon esprit. La Nature, Dieu mercy, ne luy a pas esté marastre, elle luy a donné une bonne base & fondement, la lecture de divers Auteurs l’a beaucoup aidé, mais celle du Livre de S. Anthoine luy a fourny ce qu’il a de meilleur. En suite de quoy je ne croy pas que V. E. puisse treuver mauvais qu’estant tout plein de zele & de bonne affection à son service, j’employe ces pensées qui me sont particulieres, pour honnestement le divertir : sans avoir dessein de rencontrer quelque Agamemnon, lequel me dise comme à ce jeune homme de Petrone qui venoit faire une longue declamation, [40]Adolescens, quoniam sermonem habes non publici saporis, & quod rarissimum est amas bonam mentem, non fraudabere arte secreta : (Init. Satyr.) Et je n’estime pas aussi de manquer d’occasion pour faire valoir mon petit talent dans la vie contemplative, à laquelle j’ay voüé & destiné tout le reste de la mienne, sans me vouloir empescher & empestrer dans l’active, sinon autant que le service de V. E. à laquelle j’ay fait le premier vœu d’obeïr, m’y pourroit engager.
[40] Jeune homme, parce que vos discours ont un agrément particulier, & que vous avez de la passion pour les bons esprits, ce qui est tres-rare, vous ne manquerés pas d’avoir de talens particuliers.
Reste doncques maintenant à voir, si je n’outrepasse point les bornes de ma capacité, en voulant traitter de ces choses autant éloignées semble-t-il de ma connoissance, que le jour l’est de la nuit ; qui est la derniere difficulté que je me suis proposé cy-dessus de resoudre. Et à cela je pourrois répondre brievement, que la difficulté seroit bientost vuidée, si l’on en vouloit passer par cet arrest de Seneque, [41]Paucis ad bonam mentem opus est literis. Mais pour en specifier quelque chose davantage, j’avoüe ingenûment que je n’ay point tant de presomption, & de bonne opinion de moy-même que de penser gagner le prix en cette course, où je suis encore tout nouveau. Neanmoins puis que suivant le dire du Poëte, (Horat. 1. Ep. 1.)
[42]Est aliquid prodire tenus, si non datur ultra ;
[41] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.