Non juvat ex facili lecta corona jugo.
[45] J’entreprens quelque chose de grand & qui surpasse ma portée, mais la gloire que j’espere y acquerir me donne des forces pour le faire ; je n’aime point les couronnes qu’on remporte sans peine.
Et au pire aller, aux choses grandes l’oser est honorable, aux perilleuses l’entreprise est hardie, aux hautes & relevées, la cheute glorieuse ; aux grandes mers si la route n’est heureuse, le naufrage est celebre : J’ébauche, un autre achevera ; j’ouvre la lyce, un autre touchera le but ; je sonne la trompette, un autre gagnera le prix, il y a assez de personnes en ce monde qui ne peuvent marcher que sur les chemins tracez par ceux qui les ont precedé ; le nombre des esprits, qui travaillent tous les jours à imiter les autres est assez grand, sans que je captive encore le mien sous cet esclavage : & puis que tous les Auteurs qui traittent de la Politique, ne mettent point de fin à leurs discours ordinaires de la Religion, Justice, Clemence, Liberalité, & autres semblables vertus du Prince, ou du Ministre, il vaut mieux que je m’écarte un peu, pour n’estre atteint de cette contagion, ny envelopé d’une telle foule ; & que pour n’arriver des derniers, je passe par un nouveau chemin, qui ne soit point fréquenté par le [46]servum pecus d’Horace, ny entrecoupé de ces grands Fangears & Marais relentis, où il y a si long-temps que
[47]Veterem in limo Ranæ cecinere querelam.
[46] Les esclaves, ou gens de basse condition.
[47] Les grenouilles ont chanté leurs vieilles plaintes dans la bouë.
Or entre tous les points de la Politique, je ne voy pas qu’il y en ait un moins agité & moins rebatu, ny pareillement plus digne de l’estre que celuy des secrets, ou pour mieux dire des Coups d’Estat, car ce qu’en a dit Clapmarius en son traitté [48]de Arcanis Imperiorum, ne peut fournir une exception valable, puis que n’ayant pas seulement conceu ce que signifioit le titre de son livre, il n’y a parlé que de ce que les autres Ecrivains avoient déja dit & repeté mille fois auparavant, touchant les regles generales de l’administration des Estats & Empires. Et d’autant que cette matiere est si nouvelle, & relevée par dessus les communs sentimens des Politiques, qu’elle n’a presque encore esté effleurée par aucun d’eux, comme l’a remarqué Bodin au sixiéme de sa Methode en ces mots : [49]Multi multa graviter & copiosè de ferendis moribus, de sanandis populis, de Principe instituendo, de legibus stabiliendis, leviter tamen de statu, nihil de conversionibus Imperiorum, & iis quæ Aristoteles Principum σοφίσματα, seu κρύφια Tacitus Imperii Arcana vocat, ne attigerunt quidem : Je marcheray toujours la bride en main, & apporteray toute la precaution, modestie, & retenuë possible, pour assaisonner & temperer ces discours, desquels on peut encore mieux dire, que Platon ne faisoit de ceux de Theologie, οὑτοί γε οἱ λόγοι χαλεποί, [50]difficiles & cum discrimine hi sermones. (Libr. de Repub.) Cardan & Campanelle font passer pour un precepte d’importance, que pour bien traitter, ou presenter quelque sujet, il en faut concevoir une parfaite idée, & y transmuer, s’il est possible, tout son esprit, & toute son imagination ; d’où l’on voit souvent arriver, que ceux des Comediens qui sont le mieux pourveus de cette faculté imaginative joüent aussi toujours mieux leurs personnages. L’on dit en France, que Dubartas auparavant que de faire cette belle description du Cheval où il a si bien rencontré, s’enfermoit quelquefois dans une chambre, & se mettant à quatre pattes souffloit, hennissoit, gambadoit, tiroit des ruades, alloit l’amble, le trot, le galot, à courbette, & taschoit par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le Cheval. Agrippa même avouë, que lors qu’il voulut composer sa declamation contre les sciences, il s’imagina d’estre comme un Chien qui abayoit à toutes sortes de personnes ; & lors qu’il voulut écrire de la Pyrotechnie, ou des feux d’artifice, il se persuadoit d’estre changé en un Dragon, qui souffloit le feu, & le souphre par la gueule, les yeux, les oreilles & les narines. Pour moy lors que je traitteray ou écriray de quelque sujet absolument bon & profitable, je seray bien-aise de me servir de ces imaginations ; mais en cette matiere qui est si panchante vers l’injustice, je ne m’imagineray jamais d’estre quelque Neron, ou Busiris, pour mieux treuver les moyens de perdre & d’exterminer le genre humain. Ce me sera assez de ne pas encourir le blasme & la censure, que Neron donnoit aux Politiques & Conseillers de son temps, [51]quod tanquam in Platonis Republica, non tanquam in Romuli fæce sententiam dicerent. Et si je sçavois que le peu que j’en diray pust causer quelque abus & desordre plus grand que celuy qui est aujourd’huy en pratique entre les Princes, je jetterois tout maintenant la plume & le papier dans le feu, & ferois vœu d’eternel silence, pour ne me point acquerir la loüange d’un homme fin & rusé dans les speculations Politiques, en perdant celle d’homme de bien, de laquelle seule je veux faire capital, & me vanter tout le reste de ma vie.
[48] Des secrets des Empires.
[49] Plusieurs ont traité au fond & fort amplement de l’établissement des mœurs, de la guerison des peuples, de l’institution des Princes, & de l’affermissement des loix ; mais ils ont passé fort legerement sur les affaires d’Estat, & n’ont rien dit des revolutions des Empires, & de ce qu’Aristote appelle sophismes ou secrets des Princes ; & Tacite, secrets de l’Empire.
[50] Ces discours sont fort difficiles & dangereux.