[51] Qu’ils donnoient leur avis ou opinoient comme s’ils estoient dans la Republique de Platon, & non parmy la populace abjecte & basse de Romulus.

Chapitre II.
Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de sortes.

Mais pour ne pas demeurer toujours en ces prefaces, & parler enfin du sujet pour lequel elles sont faites, ce grand homme Juste Lipse traitant en ses Politiques de la prudence, il la definit en peu de mots, un choix & triage des choses qui sont à fuïr, ou à desirer ; & aprés en avoir amplement discouru comme on la prend d’ordinaire dans les Ecoles, c’est à dire pour une vertu morale, qui n’a pour objet que la consideration du bien ; il vient en suite à parler d’une autre prudence, laquelle il appelle meslée, parce qu’elle n’est pas si pure, si saine & entiere que la precedente ; participant un peu des fraudes & des stratagemes qui s’exercent ordinairement dans les Cours des Princes, & au maniement des plus importantes affaires du Gouvernement : Aussi s’efforce-t-il de monstrer par son eloquence, que telle sorte de Prudence doit estre estimée honneste, & qu’elle peut estre pratiquée comme legitime, & permise. Aprés quoy il la definit assez judicieusement, [52]Argutum consilium à virtute, aut legibus devium, Regni Regisque bono ; & de là passant à ses especes & differences, il en constitue trois principales : la premiere desquelles, que l’on peut appeller une fraude ou tromperie legere, fort petite, & de nulle consideration, comprend sous soy la défiance, & la dissimulation ; la seconde qui retient encore quelque chose de la vertu, moins toutefois que la precedente, a pour ses parties, [53]conciliationem & deceptionem, c’est à dire le moyen de s’acquerir l’amitié & le service des uns, & de leurer, decevoir, & tromper les autres, par fausses promesses, mensonges, presens & autres biais, & moyens, s’il faut ainsi dire, de contrebande, & plutost necessaires que permis ou honnestes. Quant à la derniere, il dit qu’elle s’éloigne totalement de la vertu & des loix, se plongeant bien avant dans la malice, & que les deux bases, & fondemens plus asseurez sont la perfidie & l’injustice.

[52] Un conseil fin & artificieux qui s’écarte un peu des loix & de la vertu, pour le bien du Roy & du Royaume.

[53] La conciliation & la deception.

Il me semble toutefois, que pour chercher particulierement la nature de ces secrets d’Estat, & enfoncer tout d’un coup la pointe de nostre discours jusques à ce qui leur est propre & essentiel, nous devons considerer la Prudence comme une vertu morale & politique, laquelle n’a autre but que de rechercher les divers biais, & les meilleures & plus faciles inventions de traitter & faire reüssir les affaires que l’homme se propose. D’où il s’ensuit pareillement que comme ces affaires & divers moyens ne peuvent estre que de deux sortes, les uns faciles & ordinaires, les autres extraordinaires, fascheux & difficiles ; aussi ne doit-on établir que deux sortes de prudence : la premiere ordinaire & facile, qui chemine suivant le train commun sans exceder les loix & coustumes du païs : la seconde extraordinaire, plus rigoureuse, severe & difficile. La premiere comprend toutes les parties de prudence, desquelles les Philosophes ont accoustumé de parler en leurs traittez moraux, & outre plus ces trois premieres mentionées cy-dessus, & que Juste Lipse attribue seulement à la prudence meslée & frauduleuse. Parce que, à dire vray, si on considere bien leur nature & la necessité qu’ont les Politiques de s’en servir, on ne peut à bon droit soupçonner qu’elles soient injustes, vicieuses ou deshonnestes. Ce que pour mieux comprendre, il faut sçavoir comme dit Charon, (Lib. 3. c. 2.) que la justice, vertu & probité du Souverain, chemine un peu autrement que celle des particuliers ; elle a ses alleures plus larges & plus libres à cause de la grande, pesante & dangereuse charge qu’il porte, c’est pourquoy il luy convient marcher d’un pas qui peut sembler aux autres detraqué & déreglé, mais qui luy est necessaire, loyal, & legitime ; il luy faut quelquefois esquiver & gauchir, mesler la prudence avec la justice, & comme l’on dit, [54]cum vulpe junctum vulpinari : C’est en quoy consiste la pedie de bien gouverner. Les Agens, Nonces, Ambassadeurs, Legats sont envoyez, & pour épier les actions des Princes étrangers, & pour dissimuler, couvrir, & déguiser celles de leurs Maistres. Louys XI, le plus sage & avisé de nos Roys, tenoit pour Maxime principale de son Gouvernement, que [55]qui nescit dissimulare nescit regnare ; & l’Empereur Tibere, [56]nullam ex virtutibus suis magis quàm dissimulationem diligebat. Ne voit-on pas que la plus grande vertu qui regne aujourd’huy en Cour, est de se défier de tout le monde, & dissimuler avec un chacun, puis que les simples & ouverts, ne sont en nulle façon propres à ce mestier de gouverner, & trahissent bien souvent eux & leur Estat. Or non seulement ces deux parties de se défier & dissimuler à propos, qui consistent en l’omission, sont necessaires aux Princes ; mais il est encore souventefois requis de passer outre, & de venir à l’action & commission, comme par exemple de gagner quelque avantage, ou venir à bout de son dessein par moyens couverts, equivoques, & subtilitez ; affiner par belles paroles, lettres, ambassades ; faisant & obtenant par subtils moyens, ce que la difficulté du temps & des affaires empesche de pouvoir autrement obtenir ; [57]& si rectà portum tenere nequeas, idipsum mutata velificatione assequi. (Cicero lib. 11. ad Lentul.) Il est pareillement besoin de faire & dresser des pratiques & intelligences secretes, attirer finement les cœurs & affections des Officiers, serviteurs, & confidens des autres Princes & Seigneurs étrangers, ou de ses propres sujets ; ce que Ciceron appelle au premier des Offices, [58]conciliare sibi animos hominum & ad usus suos adjungere. A quoy faire doncques établir une prudence particuliere & meslée, de laquelle ces actions dépendent particulierement, comme fait Juste Lipse, puis qu’elles se peuvent rapporter à l’ordinaire, & que telles ruses sont tous les jours enseignées par les Politiques, inserées dans leurs raisonnemens, persuadées par les Ministres, & pratiquées sans aucun soupçon d’injustice, comme estant les principales regles & maximes pour bien policer & administrer les Estats & Empires. Aussi ne meritent-elles d’estre appellées secrets de Gouvernement, Coups d’Estat, & [59]Arcana Imperiorum, comme celles qui pour estre comprises sous cette derniere sorte de prudence extraordinaire, qui donne le branle aux affaires plus fascheuses & difficiles, meritent particulierement & privativement à toutes autres, d’estre appellées Arcana Imperiorum, puis que c’est le seul titre que non seulement moy, mais tous les bons Auteurs qui ont écrit auparavant moy leur ont donné.

[54] Renarder, ou user de finesse, avec le renard.

[55] Qui ne sçait pas dissimuler ne sçait pas aussi regner.

[56] De toutes les vertus qu’il possedoit il n’y en avoit point qu’il aimast plus que la dissimulation.

[57] Et si on ne peut aller tout droit au port, y arriver en louvoyant & en changeant de cours.