[114] Qu’il n’y avoit homme qui osast entreprendre d’aller par la ruë en habit de Clerc ou de religieux.

Mais d’autant qu’aprés avoir amplement discouru sur la definition des Coups d’Estat, il est aussi fort à propos de considerer quelle division l’on en peut faire ; il semble que la premiere & plus legitime est, de les diviser en secrets d’Estat justes & injustes, c’est à dire en Royaux & Tyranniques ; & que l’on peut rapporter aux premiers la mort de Plautian, de Seianus, du Mareschal d’Ancre, comme aux seconds celle de Remus & de Conradin.

Mais outre cette division, que je croy devoir estre suivie comme la principale, on peut encore les diviser en ceux qui concernent le bien public, & les autres qui ne regardent que l’interest particulier de ceux qui les entreprennent. Hannibal voulant pratiquer les premiers, commanda qu’on fist mourir ce prisonnier Romain, lequel en sa presence avoit combatu & surmonté un Elephant, [115]dicens eum indignum vita qui cogi potuerat cum bestiis decertare ; bien qu’il soit plus vray-semblable, comme a judicieusement remarqué Sarisberiensis, [116]eum noluisse captivum inauditi triumphi gloria illustrari, & infamari bestias, quarum virtute terrorem orbi incusserat. (Polycrat. cap. 2. lib. 1.) Et les Eliens, peuples de la Grece, ayant fait venir le sculpteur Phidias de la Ville d’Athenes, pour leur faire la statuë d’un Jupiter Olympien, comme ils virent que cette statuë estoit merveilleusement bien faite, & que, s’ils laissoient retourner Phidias à Athenes où il estoit rappellé, il y en pourroit faire quelque autre qui terniroit la gloire de celle-là ; ils l’accuserent de sacrilege, & luy ayant coupé les deux mains le renvoyerent en tel estat ; [117]nec puduit illos Jovem debere sacrilegio, dit Seneque : & le pauvre Phidias, [118]talem fecit Jovem, ut hoc ejus opus Elii ultimum esse vellent. Quant à ceux des particuliers ils ont esté pratiquez par tous les Legislateurs & nouveaux Prophetes, comme nous dirons cy-aprés.

[115] Disant que celuy qu’on avoit pû contraindre ou obliger à se battre contre une beste estoit indigne de vivre.

[116] Qu’il ne voulut pas qu’un prisonnier fust honoré de la gloire d’un triomphe inouï, & que les bestes, par la vertu desquelles il avoit donné de la terreur à tout le monde, fussent ainsy diffamées.

[117] Et ils n’eurent pas honte de devoir Jupiter à un sacrilege.

[118] Fit un tel Jupiter que les Eliens voulurent que ce fust son dernier ouvrage.

De plus on peut aussi les diviser en fortuits ou casuels, comme lors que Colomb persuada à certains habitans du nouveau monde, qu’il leur osteroit la Lune (qui se devoit bien-tost eclipser) s’ils ne luy fournissoient des vivres en abondance ; & en ceux qui sont premeditez, & que l’on entreprend aprés une meure deliberation, pour le bien evident que l’on juge en pouvoir avenir, tels que sont presque tous ceux desquels nous avons parlé.

Il y en a pareillement de simples qui se terminent par un seul coup, comme la mort de Seianus, & de composez qui pour lors sont ou suivis, ou precedez de quelques autres. Precedez, comme la saint Barthelemy de la mort de Lignerolle, des nopces du Roy de Navarre, & de la blessure de l’Admiral ; Suivis, comme l’execution du Mareschal d’Ancre, de celle de Travail, de sa femme la Marquise, & de l’exil de la Reine Mere.

De plus il y en a qui se font par les Princes, quand la necessité & la conjoncture des affaires le requierent ainsi, comme sont ceux desquels nous pretendons de parler seulement en ce discours ; & d’autres qui s’executent par leurs ministres, lesquels se servent bien souvent de l’Autorité de leurs Maistres pour conclure beaucoup d’affaires, soit pour leur utilité particuliere ou celle du public, sans neanmoins que le Prince en puisse connoistre les premiers ressorts ou mouvemens ; ainsi voyons nous que l’avancement de Postel sous François I, fut un petit Coup d’Estat du Chancelier Poyet ; que le mauvais rapport, que l’on fit du Philosophe Bigot au même Roy, en fut un de Castellan Evesque de Mascon ; & de nos jours la mort de Reboul, la prison de l’Abbé du Bois, le Chapeau rouge de Monsieur le Cardinal d’Ossat, ont esté attribuez à Monsieur de Villeroy ; ne plus ne moins que celuy de du Perron à Monsieur de Sully, & l’execution de Travail à Monsieur de Luynes. Mais parce qu’il seroit trop long & peut-estre ennuyeux, de rapporter icy toutes les divisions que l’on peut faire sur cette matiere, & que d’ailleurs elles sont presque inutiles & superfluës, je me contenteray des precedentes, & laisseray la liberté à un chacun d’en introduire & inventer telles autres que bon luy semblera.