Chapitre III.
Avec quelles precautions & en quelles occasions on doit pratiquer les Coups d’Estat.

Je viens maintenant à ce qui est de plus essentiel à ce discours, & puis que les bons & sages Medecins n’ordonnent jamais les remedes dangereux & violens, sans prescrire quand & quand toutes les precautions moyennant lesquelles on s’en peut legitimement servir ; il faut aussi que je fasse le même en cette occasion, & je le feray d’autant plus volontiers, que ces Coups d’Estat sont comme un glaive duquel on peut user & abuser, comme la lance de Telephe qui peut blesser & guerir, comme cette Diane d’Ephese qui avoit deux faces, l’une triste & l’autre joyeuse ; bref comme ces medailles de l’invention des Heretiques, qui portent la face d’un Pape & d’un diable sous mêmes contours & lineamens ; ou bien comme ces tableaux qui representent la mort & la vie, suivant qu’on les regarde d’un costé ou d’autre ; joint que c’est le propre de quelque Timon seulement, de dresser des gibets pour occasioner les hommes de s’y pendre ; & que pour moy je defere trop à la nature, & aux regles de l’humanité qu’elle nous prescrit, pour rapporter ces histoires afin qu’on les pratique mal à propos,

[119]Tam felix utinam, quàm pectore candidus essem :

Extat adhuc nemo saucius ore meo.

[119] Plût à Dieu que je fusse aussi heureux que j’ay le cœur sincere. Il n’y a encore personne que ma bouche ait blessé.

C’est pourquoy voulant prescrire les regles que l’on doit observer pour s’en servir avec honneur, justice, utilité, & bien-seance, j’auray recours à celles qu’en donne Charon (lib. 3. cap. 2.) & mettray pour la premiere, que ce soit à la defensive & non à l’offensive, à se conserver, & non à s’agrandir, à se preserver des tromperies, méchancetez, & entreprises ou surprises dommageables, & non à en faire. Le monde est plein d’artifices & de malices : [120]Per fraudem & dolum Regna evertuntur, dit Aristote, tu servari per eadem nefas esse vis, ajouste Lipse ; il est permis de joüer à fin contre fin, & auprés du Renard, contrefaire le Renard : Les loix nous pardonnent les delits que la force nous oblige de commettre : [121]Insitum est unicuique animanti, dit Saluste, ut se vitamque tueatur ; & au rapport de Ciceron (3. de offic.) [122]communis utilitatis derelictio contra naturam est, & pour lors il est besoin de biaiser quelquefois, de s’accommoder au temps & aux personnes, de mesler le fiel avec le miel, d’appliquer le cautere où les corrosifs ne font rien, le fer, où le cautere n’a point de puissance, & bien souvent le feu où le fer manque.

[120] On renverse les royaumes, par le moyen des fraudes & des finesses ; & tu veux qu’il soit defendu de les conserver par les mêmes moyens.

[121] C’est de la nature de tous les animaux qu’ils se defendent & leur vie aussi.

[122] L’abandon de l’utilité commune est contre la nature.

La seconde, que ce soit pour la necessité, ou evidente & importante utilité publique de l’Estat, ou du Prince, à laquelle il faut courir ; c’est une obligation necessaire & indispensable, c’est toujours estre en son devoir que de procurer le bien public, [123]semper officio fungitur, dit Ciceron (ibid.) utilitati hominum consulens & societati. Cette loy si commune & qui devroit estre la principale regle de toutes les actions des Princes, [124]Salus populi suprema lex esto, les absout de beaucoup de petites circonstances & formalitez, ausquelles la justice les oblige : Aussi sont-ils maistres des loix pour les allonger ou accourcir, confirmer ou abolir, non pas suivant ce que bon leur semble ; mais selon ce que la raison & l’utilité publique le permettent : l’honneur du Prince, l’amour de la patrie, le salut du peuple equipollent bien à quelques petites fautes & injustices ; & nous appliquerons encore le dire du Prophete, si toutefois il se peut faire sans rien profaner : [125]Expedit ut unus Homo moriatur pro populo, ne tota gens pereat.