(Ode 16. l. 3.)

[172] L’or passe au travers des gardes & brise les rochers avec un plus violent effort que le tonnerre.

Que si l’on ne pouvoit venir à bout de Luther par ce moyen-là, il falloit en pratiquer un autre, & faire en sorte de le mettre en lieu de seureté, comme l’on a fait depuis peu l’Abbé du Bois & le Benedictin Barnese ; ou passer outre, & l’expedier sourdement, comme l’on dit que Catherine de Medicis, fit un signalé Magicien ; ou publiquement & par forme de justice, comme les Peres du Concile de Constance avoient fait Jean Huz & Hierôme de Prague : quoy qu’à dire vray les premiers moyens estoient plus à propos, puis qu’ils estoient les plus doux, faciles & couverts, & qu’ils pouvoient plus asseurément produire l’effet que l’on en esperoit ; ce que ne pouvoient pas faire les derniers, qui eussent peut-estre aigry l’esprit du Duc de Saxe, & confirmé davantage les Sectateurs de Luther en leurs fausses opinions ; ce que disoit un ancien des Chrestiens, [173]Sanguis Martyrum semen Christianorum, se pouvant aussi dire de tous ceux qui ont une fois commencé à maintenir des opinions qu’ils se persuadent estre veritables. Et en effet Henry II, pensant étouffer par ce genre de supplice, non l’heresie, mais les occasions que pourroient avoir un jour les Princes étrangers de le traverser par le moyen des Calvinistes, comme il avoit broüillé & traversé l’Empereur en assistant les Lutheriens d’Allemagne, il se trompa de telle sorte que le nombre des Heretiques croissant tous les jours davantage, ils broüillerent enfin la France sous Charles neuf de la façon que chacun sçait ; & Henry troisiéme ne pouvant moins faire que de s’appuyer de leurs forces, cela échauffa tellement la melancolie & le zele indiscret du Jacobin, qu’il n’apprehenda point de perdre sa vie pour luy oster la sienne. Le docte Mathematicien Regiomontanus ayant esté appellé d’Allemagne à Rome pour servir à la reformation du Calendrier, il y mourut lors qu’il estoit au plus fort de son travail, & si l’on en veut croire ses amis, & la plus grande part des Heretiques, ce fut par un Coup d’Estat de Gregoire XIII, qui aima mieux joüer du gobelet, que de voir son dessein & le travail des plus habiles Astronomes de l’Italie non seulement retardé, mais entierement renversé par les oppositions d’un si docte personnage : Mais il est tres-certain, que la mort de Regiomontanus ne doit aucunement flestrir l’innocence d’un si bon & si genereux Pape, puis que ce fut plustost un crime des enfans de George Trapezonze, lesquels faschez de sa mort, & croyant que Regiomontanus en estoit cause, pour avoir trop librement remarqué une infinité de fautes dans la traduction Latine de l’Almageste de Ptolomée faite par ledit Trapezonze, ils se resolurent enfin de luy rendre la pareille & de le traitter plutost à la Grecque qu’à la Romaine. Si les Venitiens eussent esté aussi innocens de la mort de leur Citoyen Lauredan, que le Pape de celle de Regiomontanus, Bodin (l. 6.) n’auroit pas remarqué dans sa methode qu’il ne vescut guere, aprés avoir appaisé par sa seule presence, une furieuse sedition des gens de la Marine, acharnez contre la populace, aprés que tous les Magistrats & les forces même de la ville assemblées, n’y avoient pû donner ordre. Peut-estre craignoient-ils qu’ayant reconnu quel estoit son pouvoir, & quel empire il avoit sur les sujets de la Republique, il ne luy prist envie de se rendre maistre absolu de leur Estat ; Peut-estre aussi le firent-ils par jalousie & emulation, comme Aristote dit que les Argonautes ne voulurent point d’Hercule en leur compagnie, crainte que toute la gloire d’une si belle entreprise ne fust attribuée à sa seule valeur & vertu :

[174]Urit in fulgore suo qui prægravat artes

Infra se positas.

(Horat. Ep. l. 2. ep. 1.)

[173] Le sang des Martyrs est la semence des Chrestiens.

[174] Car celuy de qui la valeur ternit la gloire de toutes autres entreprises que des sienes, attire l’envie par l’éclat de ses glorieuses actions.

Et le même ajouste que les Ephesiens bannirent leur Prince Hermodorus, parce qu’il estoit trop homme de bien. C’est la raison qui fit établir l’Ostracisme à Athenes, & qui obligea Scipion & Hannibal à faire mourir deux braves soldats leurs prisonniers. Mais si le stratageme estoit vray duquel on dit que les Venitiens se servirent il n’y a pas long-temps, lors qu’ils firent courir le bruit que le Duc d’Ossone vouloit entreprendre sur leur ville, je croy que ç’a esté un des plus judicieux dont nous ayons encore parlé ; aussi leur estoit-il tres-important de le faire, pour obliger l’Ambassadeur d’un des plus grands Princes de l’Europe, à quitter ses prattiques qui n’alloient à rien moins qu’à la ruine de leur Estat, & le forcer en suite à une honneste retraite. C’est ainsi qu’il faut reserver ces grands remedes pour les maladies perilleuses, & pour s’en servir comme Horace dit qu’il faut faire des Dieux, que l’on introduit aux tragedies, pour achever & finir ce dont les hommes ne peuvent plus venir à bout.

[175]Nec Deus intersit nisi dignus vindice nodus