Adfuerit.
(De arte poëtica ad Pis.)
[175] Il ne faut point qu’un Dieu s’entre-mêle dans l’action, si quelque incident n’y met un nœud qui ne se puisse défaire par un autre moyen.
Ou comme les Mariniers font de l’ancre double, qu’ils ne jettent en mer qu’aprés avoir perdu toute autre asseurance. Et à la verité si un Conseiller ou Ministre proposoit, à toutes les difficultez qui se presentent, d’en sortir par quelqu’un de ces expediens, il ne le faudroit pas tenir pour moins sot & méchant, que seroit le Chirurgien qui voudroit guerir chaque blessure en brûlant ou coupant le membre qui l’auroit receuë, [176]extremis siquidem malis extrema remedia adhibenda sunt. J’ajouste que si le même Conseiller abuse de ces remedes pour appuyer ses interests, ou donner plus de champ à ses passions, outre qu’il trahit le service de son Maistre, il se rend encore coupable devant Dieu, & devant les hommes, du mal qu’il entreprend de faire ; & le Souverain même, quand il en use autrement que le bien du public ou le sien, qui n’en est pas separé, le requiert, il fait plûtost ce qui est de la passion & de l’ambition d’un Tyran, que l’office d’un Roy. Ainsi voyons nous que la Reyne Catherine de Medicis, [177]quam exitio patriæ natam Mathematici dixerant, ne pouvant souffrir d’estre mariée à un fils de Roy sans estre Reyne, employa l’artifice d’un Montecuculi pour se delivrer du seul obstacle qu’elle en avoit, en la personne de l’aisné de son mary. [178]Adfinitatem enim nuper cum Clemente contractam, tanto sceleri causam dedisse postea compertum, quamvis inscio marito ; verùm illo mortuo, cum frater proximus esset ut in regnum paternum succederet, omissa indagandæ rei cura est, & suppressa veritas, comme a fort bien remarqué Monsieur de Thou dans l’original de son Histoire. Elle entreprit en suite la protection des Huguenots par lettres & avis secrets, pour contrecarrer la puissance du Connestable & de Monsieur de Guise, à l’assassinat duquel arrivé devant Orleans, les memoires de Tavanes disent qu’elle se vanta d’avoir eu part, comme elle eut encore du depuis à celuy de l’Amiral ; sans toutefois qu’elle eust d’autres motifs pour joüer toutes ces sanglantes tragedies, que le seul desir de contenter son ambition, de regner sous le nom de ses enfans, & de maintenir l’inimitié entre ceux, de qui l’autorité portoit trop d’ombrage à la sienne.
[176] Car il ne faut employer les extrêmes remedes qu’aux extrêmes maladies.
[177] Dont les Mathematiciens avoient dit qu’elle estoit née pour la ruine de la patrie.
[178] Car on remarqua puis aprés que l’alliance qui avoit esté contractée peu de temps auparavant avec Clement, avoit fourni l’occasion d’une si grande méchanceté, quoi qu’à l’insceu de son mary : mais quand il fut mort, son frere estant le plus proche qui pût succeder au royaume du pere, on negligea d’en faire la recherche, & la verité fut par ce moyen supprimée.
Chapitre IV.
De quelles opinions faut-il estre persuadé pour entreprendre des Coups d’Estat.
Ce n’est pas assez d’avoir monstré les occasions que l’on peut avoir d’entreprendre ces stratagemes, si nous ne passons plus outre, & que nous ne declarions aussi de quelles notions & persuasions il faut estre persuadé, pour les executer avec hardiesse, & en venir à bout heureusement. Et bien que ce titre semble plûtost appartenir aux qualitez & conditions du Ministre qui les peut conseiller, je ne lairray toutefois de coucher icy les principales, puis que ce sont des maximes tres-certaines, universelles & infaillibles, que non seulement les conseillers, mais les Princes & toutes personnes de bon sens & de jugement doivent suivre & observer en toutes les affaires qui leur peuvent survenir ; & au defaut desquelles les raisonnemens que l’on fait en matiere d’Estat, sont bien souvent cornus, estropiez, & plus semblables à des contes de vieilles, & de gens grossiers & mechaniques, qu’à des discours de personnes sages & experimentées aux affaires du monde.
Boëce ce grand Conseiller d’Estat du Roy Theodoric, nous fournira la premiere, qu’il exprime en ces termes au livre de la consolation : [179]Constat æterna positumque lege est, in mundo constans genitum esse nihil ; à quoy s’accorde pareillement Saint Hierôme lors qu’il dit en ses epistres, [180]omnia orta occidunt & aucta senescunt : Les Poëtes aussi ont esté de ce même sentiment.