Cette Isle de Crete où il y avoit cent villes, cette ville de Thebes, où il y avoit cent portes, cette Troye bastie par les mains des Dieux, cette Rome qui triompha de tout le monde, où sont-elles maintenant ? [183]Jam seges est ubi Troia fuit. Il ne faut doncques pas croupir en l’erreur de ces foibles esprits, qui s’imaginent que Rome sera toujours le siege des saints Peres, & Paris celuy des Roys de France. [184]Byzantium illud vides quod sibi placet duplicis imperii sede ? Venetias istas quæ superbiunt mille annorum firmitate ? Veniet illis sua dies, & tu Antvverpia, ocelle urbium, aliquando non eris, disoit judicieusement Lipse. De maniere que cette maxime estant tres-veritable, un bon esprit ne desesperera jamais de pouvoir surmonter toutes les difficultez, qui empescheroient peut-estre quelque autre d’executer ou d’entreprendre ces affaires d’importance. Comme par exemple, s’il est question qu’un Ministre, soit pour le service de Dieu, ou pour celuy de son Maistre, songe aux moyens de ruiner quelque Republique ou Empire, cette maxime generale luy fera croire de premier abord, qu’une telle entreprise n’est pas impossible, puis qu’il n’y en a pas une qui jouïsse du privilege de pouvoir toujours durer & subsister. Et si au contraire, il est question d’en établir quelque autre, il se servira encore du même axiome pour se resoudre à l’entreprendre, & il se persuadera d’en pouvoir venir aussi facilement à bout, comme ont fait les Suisses, les Lucquois, les Hollandois, & ceux de Geneve, non dans les siecles dont nous n’avons plus de memoire, mais dans les deux derniers, & quasi de fraische date. Aussi en est-il de même des Estats, que des hommes, il en meurt & naist bien souvent, les uns sont étouffez en leurs principes, les autres passent un peu plus outre, & prennent force & consistance aux dépens de leurs voisins, beaucoup parviennent même jusques en vieillesse ; mais enfin les forces viennent à leur manquer, ils font place aux autres, & quittent la partie pour ne la pouvoir plus defendre :
[185]Sic omnia verti
Cernimus, atque alias assumere pondera gentes,
Concidere has.
[183] Il croist maintenant du bled là où estoit autrefois Troye.
[184] Vois-tu cette Constantinople qui se flate du siege d’un double empire ? & Venise qui se glorifie d’une fermeté de mille ans ? Leur jour viendra ; & toy Anvers, qui es l’œillet de toutes les villes, le temps viendra que tu ne seras plus.
[185] Ainsi voyons nous bouleverser toutes choses ; ces nations s’affoiblir, & d’autres s’acquerir du pouvoir.
Et alors les premieres maladies les émeuvent, les secondes les ébranlent, les troisiémes les emportent ; Gracchus, Sertorius, Spartacus donnerent le premier Coup à la Romaine ; Sylla, Marius, Pompée, Jules Cæsar la porterent sur le panchant, à deux doigts de sa ruine, & Auguste aprés les furies du Triumvirat l’ensevelit, [186]Urgentibus scilicet Imperii Romani fatis : & de la plus celebre Republique du monde il en fit le plus grand Empire, tout ainsi que des plus grands Empires qui sont aujourd’huy, il s’en fera quelque jour des fameuses Republiques. Mais il faut encore observer que ces changemens, ces revolutions des Estats, cette mort des Empires, ne se fait pas sans entraisner avec soy les Loix, la Religion & les Sectes : s’il n’est toutefois plus veritable de dire, que ces trois principes internes des Estats venant à vieillir & se corrompre, la religion par les heresies ou atheismes ; la justice par la venalité des offices, la faveur des grands, l’autorité des Souverains ; & les Sectes par la liberté qu’un chacun prend d’introduire de nouveaux dogmes, ou de rétablir les anciens, ils font aussi tomber & perir tout ce qui estoit basty dessus, & disposent les affaires à quelque revolte ou changement memorable. Certes si l’on considere bien maintenant, quel est l’Estat de l’Europe, il ne sera pas aussi difficile de juger qu’elle doit bien-tost servir de Theatre où se joüeront beaucoup de semblables tragedies, puis que la pluspart des Estats qu’elle contient ne sont pas beaucoup éloignez de l’âge qui a fait perir tous les autres, & que tant de longues & fascheuses guerres ont fait naistre, & ont augmenté les causes mentionnées cy-dessus, qui peuvent ruiner la justice ; comme le trop grand nombre de Colleges, seminaires, étudians, joints à la facilité d’imprimer & transporter les livres, ont déja bien ébranlé les Sectes & la Religion. Et en effet c’est une chose hors de doute, qu’il s’est fait plus de nouveaux systemes dedans l’Astronomie, que plus de nouveautez se sont introduites dans la Philosophie, Medecine & Theologie, que le nombre des Athées s’est plus fait paroistre depuis l’année 1452, qu’aprés la prise de Constantinople tous les Grecs, & les sciences avec eux se refugierent en Europe, & particulierement en France & en Italie, qu’il ne s’en estoit fait pendant les mille années precedentes. Pour moy je défie les mieux versez en nostre Histoire de France, de m’y monstrer que quelqu’un ait esté accusé d’Atheïsme, auparavant le Regne de François I, surnommé le Restaurateur des lettres, & peut-estre encore seroit-on bien empesché de me montrer le même dans l’Histoire d’Italie, auparavant les caresses que Cosme & Laurens de Medicis firent aux hommes lettrez ; ce fut de même sous le siecle d’Auguste que le Poëte Horace (lib. 1. Ode XXXIV.) disoit de soy-même :
[187]Parcus Deorum cultor, & infrequens,
Insanientis dum sapientiæ