[192]Flumina quanta vides parvis è fontibus orta ?
[191] Qui est-ce qui ignore que dans un moment il peut arriver de grands changemens aux temps.
[192] Quelles grandes rivieres ne voit on pas qui prenent leur naissance de fort petites fontaines ?
Il en est de même aux affaires Politiques, une petite flammeche negligée excite bien souvent un grand feu,
[193]Dum neglecta solent incendia sumere vires.
[193] Lors que les embrasemens ont coustume de se renforcer à mesure qu’on les neglige.
Et comme il ne fallut qu’une petite pierre arrachée de la montagne, pour ruiner la grande statue, ou plutost le grand colosse de Nabuchodonosor ; de même une petite chose peut facilement renverser de grandes Monarchies. Qui eust jamais creu que le ravissement de Helene, le violement de Lucrece par Tarquin, & celuy de la fille du Comte Julien par le Roy Roderic, eussent produit des effets si notables tant en Grece, qu’Italie & Espagne ? Mais qui eust jamais pensé que les Etoles & Arcades se fussent acharnez à la guerre pour une hure de Sanglier ; ceux de Carthage & de Bisague pour le fust d’un brigantin ; le Duc de Bourgogne & les Suisses pour un chariot de peaux de Mouton ; les Frisons & les Romains du temps de Drusus pour des cuirs de Bœuf ; & les Pictes & Escossois pour quelques Chiens perdus ? Ou que du temps de Justinian toutes les villes de l’Empire eussent pû se diviser & concevoir une haine mortelle les unes contre les autres, pour le differend des couleurs qui se portoient aux jeux & recreations publiques ? La nature même semble avoir agreable cette façon de proceder, lors qu’elle produit les grands & spacieux Cedres d’un petit germe ; & les Elephans & Balenes, d’un atome s’il faut ainsi dire de semence. C’est en quoy elle s’efforce d’imiter son Createur, qui a coustume de tirer la grandeur de ses actions, de la foiblesse de leurs principes, & de les mener d’un commencement debile au progrez d’une perfection accomplie. Et en effet lors qu’il voulut delivrer son peuple de la captivité de Pharaon, il n’envoya pas quelque Roy, ou quelque Prince, accompagné d’une puissante armée, mais il se servit d’un simple homme [194]impeditioris & tardioris linguæ, qui pascebat oves Jethro soceri sui ; (Exod. 3. & 4.) lors qu’il voulut chastier & épouvanter les Egyptiens, il ne se servit pas du foudre ny du tonnerre, [195]sed immisit tantum ranas, cyniphes & locustas & omne genus muscarum ; lors qu’il fallut delivrer les Philistins, ce fut par les mains de Saül qu’il fit couronner Roy de son peuple, au même temps qu’il ne pensoit qu’à chercher [196]asinas patris sui Cis ; (1 Reg. 11.) ainsi pour combattre Goliath, il choisit David [197]dum ambulabat post gregem patris sui ; (c. 17.) & pour delivrer Bethulie de la persecution d’Holofernes, il n’employa point de puissans & courageux soldats, [198]sed manus fœminæ dejecit eum. (Judith. 9.) Mais puis que ces actions sont autant de miracles, & que nous ne pouvons pas les tirer en consequence, faisons un peu de reflexion sur la grandeur de l’Empire du Turc, & sur les merveilleux progrez que font tous les jours les Lutheriens & Calvinistes, & je m’asseure que l’on sera contraint d’admirer comme le dépit de deux Moines qui n’avoient pour toutes armes que la langue & la plume, ont pû estre cause de si grandes revolutions, & de changemens en la Police & en la Religion si extraordinaires. Aprés quoy il faut avoüer que les Ambassadeurs des Scythes avoient bonne raison de remonstrer à Alexandre, que [199]fortis Leo aliquando minimarum avium pabulum est, ferrum rubigo consumit, & nihil est cui periculum non immineat ab invalido. C’est doncques le devoir du bon Politique, de considerer toutes les moindres circonstances qui se rencontrent aux affaires serieuses & difficiles, pour s’en servir, en les augmentant, & en faisant quelquefois d’une Mouche un Elefant, d’une petite égratignure une grande playe, & d’une étincelle un grand feu ; ou bien en diminuant toutes ces choses suivant qu’il en sera besoin pour favoriser ses intentions. Et à ce propos il me souvient d’un accident peu remarqué qui se passa aux Estats tenus à Paris l’an 1615, lequel neanmoins estoit capable de ruiner la France, & de luy faire changer sa façon de Gouvernement, si l’on n’y eust promptement remedié ; car la Noblesse ayant inseré dans son cahier de remonstrances un article pour faire comprendre le bien qui pouvoit revenir à la France de la cassation du droit annuel, ou pour estre mieux entendu de la Polette, le Tiers Estat qui se croyoit grandement lesé par cette proposition, en coucha un autre dans le sien, par lequel le Roy estoit supplié, de retrancher les pensions qu’il donnoit à beaucoup de Gentilshommes qui ne luy rendoient aucun service ; là-dessus chaque partie commence à s’alterer, & chacun de son costé envoye des deputez pour faire entendre ses raisons ; ils se rencontrent, & en viennent aux injures, les deputez de la Noblesse appellant ceux du Tiers Estat des Rustres, & les menaçant de les traitter à coups d’éperon ; ceux-cy répondent qu’ils n’avoient pas la hardiesse de le faire, & que s’ils y avoient seulement songé, il y avoit 100000 hommes dans Paris, qui en tireroient la raison sur le champ : cependant quelques Magistrats & Ecclesiastiques qui estoient presens à ces discours, jugeant bien des dangereuses consequences qui en pouvoient arriver, vont à bride abbatue au Louvre, avertissent le Roy de ce qui se passe, le prient & conjurent d’y remedier promptement, & font en sorte que Sa Majesté, les Reynes & tous les Princes y interposant leur autorité, defenses furent faites sur peine de la vie, de plus parler de ces deux articles, ny de plus tenir aucun discours de tout ce qui s’estoit passé à leur sujet ; & bien nous prit de ce qu’on y apporta si promptement remede : car si les deputez de la Noblesse eussent passé des paroles aux effets, ceux du Tiers Estat se fussent peut-estre rencontrez si violents, obstinez & vindicatifs, & le peuple de Paris en telle verve & disposition, que toute la Noblesse qui y estoit, eust couru grande risque d’estre sacagée, & peut-estre qu’en suite on eust fait le même par toutes les autres villes du Royaume, qui suivent d’ordinaire l’exemple de la Capitale.
[194] Qui n’avoit pas la langue bien pendue & avoit peine à parler, & qui paissoit les brebis de son beaupere Jethro.
[195] Mais leur envoya des grenoüilles, des sauterelles, des mouches à chien, & toutes autres sortes de mouches.
[196] Les ânesses de Cis son pere.